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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 12:46

http://fc05.deviantart.net/fs71/i/2010/153/5/a/Enter__Doomtrain_by_Grrrod.jpg

 

Will et Bob avaient cessé de voir les lumières de la rue. Ils couraient, à perdre haleine, vers une destination dont ils ne savaient encore rien. Max, qui suivait derrière, avait encore un peu de mal à se mettre à leur niveau. Il traînait, courait quelques mètres puis s'arrêtait de nouveau, haletant, le souffle coupé par tant d'efforts inhabituels. Etait-ce une lente transpiration ou une peur primaire qui coulait le long de son dos ? En cet instant, même lui en doutait. 

- Vous aviez dit que ce n'était qu'a 5 minutes de marche ! se plaignait-il, entre deux fortes respirations.

- Cesse de geindre, Max. On arrive.

 

Et c'était vrai. Ils entendaient la lente respiration souterraine des épis de blés qui voletaient au contact d'une minuscule brise. Ils semblaient murmurer des choses aux 3 garçons. Comme un avertissement qui dirait : fuyez donc, vous ne savez pas dans quoi vous vous engagez. Mais, bien sûr, aucun des 3 ne l'entendait, car il était couvert par le bruit étonnant de la curiosité et des hypothèses, toutes plus fantasques les unes que les autres, qui se bousculaient dans leur tête. Une mer de fantasmes et d'interdits qui voulaient chacun avoir une place de choix dans les instants qui allaient venir.

- Il n'y a absolument rien. Enfin, moi en tout cas, je...

-Chuuuut ! Vous entendez ?

- Entendre quoi ? Will, tu sais bien que tu es le seul à entendre des...

- Ferme là et écoute !

 


Max se sentit vexé et se réfugia dans le silence pesant de la remontrance. On les entendait, certes, mais ils étaient si minces et brefs qu'ils auraient pu passer pour de petits cris d'insecte. Des chuchotements. Vifs et très doux à la fois. Les 3 garçons se glissèrent avec précaution entre les tiges de blé. Le voyage vers le chemin de fer, pas après pas, s'éternisa. Et puis, comme un prédateur qui observe sa proie, Will écarta les feuillages pour glisser un oeil or de cet océan. Et il le vit. Un train noir comme la nuit, semblable à aucun autre. Un vieil homme à casquette était descendu de la locomotive, c'était sûrement le conducteur de l'engin, frêle fantôme n'attendant que le signal de l'éternel pour reprendre sa couse folle vers un ailleurs plus verdoyant. Il était très noir, très vieux et très bizarre, dans ses formes pointues et nonchalantes. Il émanait de cet engin un certain orgueil, une fierté qui, dans le fond, était bien justifiée. Will remarqua les deux énormes cornes à l'avant, comme des défenses d'éléphants faites de fer et d'acier.  

 

Le conducteur aussi avait quelque chose de singulier. Le visage blafard, tel un enfant de lune, le geste évasif, comme un esprit voguant au vent des plages, précipité dans l’abîme par ses gestes fous. Il parlait, gesticulait, éructait une colère qu’il ne pouvait plus contenir. Les 3 garçons prêtèrent une oreille attentive. Et c’est là qu’ils arrivèrent enfin à l’entendre clairement, comme l’écho de ce voix d’outre tombe, qui murmurerait au fond d’un couloir aussi sombre que le monde.

"Je leur avais dit : vous allez voir, le train ne va pas tenir le choc. Nous avons trop de route à faire, qu’ils ont répété. On ne peut pas se permettre de perdre du temps à faire une révision lorsqu’il n’y en a pas besoin. Alors on est partis, et est arrivé ce qui est arrivé. Et voilà qu’on se retrouve au milieu de nulle part. Mais personne n’écoute jamais le conducteur de la locomotive. C’est juste un type qui est coincé dans une cabine et qui doit mettre du charbon dans la machine. Peuh !"

Les mains noires et la peau blanche tachetée de suie, le conducteur s’arrêta net. De parler, de bouger, de respirer. Il tourna la tête derrière lui, droit vers la fente laissée par le regard de 3 jeunes curieux qui n’auraient pas du se trouver là. William recula, Max haleta, Bob s’étonna en une flamboyante levée de sourcils. Avaient-ils fait trop de bruit ? A moins que ce ne soit pas eux qui aient attiré l’homme, mais quelque chose d'autre, caché dans les épis, attendant au ras du sol tel un insecte empoisonnant ? Petit, râblé et pourtant menaçant, il resta quelques secondes immobile, comme s’il jouait au jeu de la statue. Il scrutait de ses yeux fins la nuit alentour, et tentait de sentir de son nez aquilin une odeur qui sortirait de l’ordinaire. Tel un félin, de son pas frêle et silencieux, il se dirigea vers sa cabine, dans la locomotive.

 

-       Vous croyez qu’il nous a vu ? fit Max, apeuré.

 -       Qui c’est ce type ? et ce train… Il est tellement… bizarre ! Vous ne trouvez pas ?

 -       La seule chose que je sais, c’est que les trucs « bizarres », c’est forcément ceux qui attirent des ennuis…

 -       Chuuuut ! Taisez vous, tous les deux, asséna Will.

 

Les pas étaient lourds, mais les gestes semblaient encore jeunes et rapides. Un étrange homme sortit du premier wagon, suivi de près par le conducteur. Il était revêtu d’une cape très longue et sombre, aussi sombre que les traits de son visage, quasiment invisibles et cachés sous une capuche, celle d'un vêtement de soie noire. Les longues manches qui pendaient de ses bras, les plis de son vêtement uni qui dansaient le long de ses pieds chaussés d'étranges bottes : tout chez cet individu relevait d'un autre réel, sans relief et plus évanescent que celui dans lequel il se trouvait. 

- "Ou en sommes nous, Valmont ? Avez vous réparé cette fichue locomotive ? Nous avons encore beaucoup de voyage à faire", dit l'immense silhouette qui semblait surplomber le ciel et le toiser d'un regard accusateur, comme pour le blâmer d'avoir jeté sur eux une malédiction tenace. 

- Certes, monseigneur, j'en suis conscient. Mais, voyez vous, je suis tout seul pour m'occuper de la maintenance. Mon second nous a quitté voilà trois jours et... je ne puis avancer aussi vite que s'il s'était trouvé à mes côtés. 

- Je vois. Bien. Dès que nous serons prêts à partir, faites nous signes. Nous nous sommes réfugiés dans le wagon de queue. 

- Bien monseigneur. 

- Et pour l'amour du ciel, appellez moi Archibald ! 

- Jamais je ne me permettrais cette familiarité, monseigneur. Après tout, je ne suis qu'un diablotin qui fait marcher la machine des enfers. 

 

Archibald et Valmont. Voilà donc les noms que portaient ces deux gaillards, l'un dépassant facilement l'autre d'une tête et demie. Les garçons ne perdaient pas une miette de ce tableau de maître si singulièrement familier. Valmont retourna à ses occupations, l'air un peu bougon, encore sali par tant de remontrances. Il avait pris un air vexé, mais gardait, dans un coin de sa face difforme, un coin de culpabilité. Dans une fabuleuse procession qui ressemblait plus à de la télékinésie qu'a du bricolage traditionnel, Valmont fit mine, une fois les derniers écrous remis en place, de redémarrer la machine, furieuse et indomtable furie du vent. Un éclair jaillit de nulle part, on eut le temps de voir l'absence d'un corps d'athlète chez le conducteur, plutôt celui d'un bossu sorti d'un autre âge, la pauvreté se dessinnant en filigrannes sur ses traits usés, ses sourcils grisonnants et fournis, son nez arqué et sa bouche effacée. La fumée noire ne tarda pas à monter, haut dans le ciel argenté, cachant de son voile éphémère une lune passée sous brillantine.

Valmont remonta dans sa cabine, et d'un geste décidé, fit retentir le signal, un sifflement strident qui ne pouvait signifier qu'une chose : le train allait quitter la gare. Cette longue tige de folie et de métal rouillé allait de nouveau partir vers l'enfer d'où elle était venue, à moins que sa destination n'ait changée entre temps. Will, Max et Bob se regardèrent tous trois, ne sachant que faire devant tant de mystère irrésoluble. A l'affût, Will parla le premier.

- Ce train et ces types n'ont rien de normal. On dirait qu'il sortent tout droit d'un autre siècle ! Je veux des réponses. Sur eux, sur ce train, et peut être même sur ce qui m'arrive. On doit monter.

- Mais t'es malade ? s'étrangla Max. On ne sait même pas où il va, on a pris aucune affaire, juste un petit sac à dos, et puis on ne peut pas partir comme ça, sans rien dire à personne, sans même savoir à qui appartient cet engin !

- Max a un peu raison, Will. C'est risqué. Et si ces types nous capturent et nous enferment on ne sait où ? Qui pourra dire à nos parents où nous sommes allés ? Il ne restera aucune trace de nous, ce sera comme si nous n'avions jamais existé.

- Je préfère voir ce qui existe ailleurs que continuer à ne pas exister ici.

Un silence suivit. Un silence lourd de menaces et de sous-entendus. Le train, lentement et avec application, démarra sa course. Les rouages de la locomotive, comme celle d'une horloge bien agencée, se mirent à faire le même mouvement uniforme, et le temps, comme ralenti, reprit sa marche folle. Dans une nuit froide et vide de sens, Will courut vers le train et sauta dans le wagon de tête, s'engouffra dans son silence et se perdit dans les ombres de ses couloirs vides. Voyant s'éloigner sa meilleure chance de s'intégrer dans le monde, Bob et son sang ne firent qu'un tour. Il prit la même direction, et en un saut élancé et d'une rapidité surprenante, pénétra à son tour dans la machine infernale. Max, mort de peur et d'excitation, ne pouvait pas rester là et expliquer à tout le monde où ses amis étaient allés, qu'ils avaient disparu à tout jamais et que lui seul les avait regardés partir vers l'horizon ombrageux. Il ne pouvait porter le poids de l'inconscience de ses amis sur son dos toute sa vie. Il ne pouvait supporter un jour de plus les brimades des autres, et les ravages de leur ironie acérée. Lentement, encore peu sûr de lui, puis de plus en plus rapidement à mesure que la vitesse du train s'intensifiait, il sauta brusquement dans le wagon, et la main de son ami rattrapa la sienne, comme un signe d'indéfectible soutien et d'amitié sincère. Cette main voulait dire : je ne te laisserai jamais tomber. 

Ensembles, cachés dans le noir, comme des enfants se cacheraient dans leurs draps par crainte du monstre caché sous leur lit, ils entamèrent un voyage vers quelque chose qu'ils ne pouvaient imaginer. Lentement, en cadence, le sifflement du train et le bruit de son moteur toussoteux se perdit dans le lointain, disant adieu à Pennytown comme à une amie d'enfance qu'ils se désolaient de quitter, alors qu'ils n'en avaient vu que les formes. Pour les 3 garçons, en revanche, c'était un adieu. Un adieu à leur vie d'avant, un adieu soudain et désespéré à leurs journées d'été, un adieu enfin à leur enfance, bien cachée dans les replis de leurs vêtements trop étroits. 

 

A suivre... 

 

 


 

R.B

Le 09/09/2013

 

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Published by Rom - dans ImaginaRom
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commentaires

fanfanchatblanc 10/09/2013 20:15


Oups ! j'ai oublié de dire que j'ai trouvé la musique illustrant ce texte superbe tout à fait approprié.

Rom 14/09/2013 12:05



Merci à toi pour ces commentaires, sache qu'ils font très plaisir. Bon week end et à bientôt ! 



fanfanchatblanc 10/09/2013 20:13


Waouh ! Voilà nos trois jeunes gens embarqués vers un devenir incertain, frôlant le mystère et le miraculeux.. est-ce la route de la liberté vers une nouvelle naissance.. le passage crucial de
l'adolescence au début de la maturité ? Est-ce un rêve éveillé plein de soubresauts et de futures aventures sous le signe d'un imaginaire décuplé ? C'est selon.. à chacun d'y trouver son rêve.


Bonne soirée.

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