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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 19:32

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http://www.humour.com/medias/photos/2009/574x350/l-wc-bascule.jpg


Pour connaître le fruit de ma frustration sentimentale, je pense qu’il faudrait remonter à ma jeunesse. Oui, tout cela ne me rajeunit pas, certes. J’en profite pour vous dire que cela ne vous rajeunit pas NON PLUS. Pas de souci, vous avez le droit de le prendre mal, c’est fait pour. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi on prenait mal le fait de dire que l’on était vieux. On ne peut pas toujours rester aussi frais que dans nos premières années.


On est comme un produit surgelé dans un frigo : ça tient un moment, mais il faut le consommer vite, sinon il devient carrément immangeable. Et il faudrait l’accepter plutôt que d’user de produits pour effacer la vieillesse. La vieillesse, c’est l’expérience. C’est quand tu t’aperçois que la musique que tu écoutes est devenue ringarde. C’est quand tu regardes avec nostalgie les toilettes à la turque sur une aire d’autoroute, ou encore quand tu décroches une larme en voyant un camembert avec en dessous l’appellation « moulé à la louche ». Tout se perd, rien ne se recycle sauf les déchets.


De là à conclure que la race humaine en fait partie, il faut quand même avoir un sacré culot que je n’aurais pas, du moins dans un futur proche. On peut rire, mais il ne faut tout de même pas perdre de vue ses perspectives sociales. Une blague gênante peut ainsi faire autant de dégâts qu’une blague vraiment pourrie. Je me souviens, c’était il n’y a pas si longtemps, j’ai procédé au rituel du ringard avec ma mère. Il fallait que ce soit un coup de poing, un choc pour elle. Un jour, je l’ai regardé dans le blanc des yeux (enfin, ce qui restait de blanc), et je lui ai balancé à la figure qu’elle avait pris un coup de vieux. Elle s’est enfermée dans sa chambre de bonne pendant environ 12 heures.


Je suis parti de chez elle en riant, fier de ma visite du dimanche, en espérant qu’elle m’appelle pour me dire ô combien j’avais été mauvais. Mais je dus lui reconnaitre ce jour là le soupçon d’originalité qui lui a toujours manqué : elle a fait comme si de rien n’était. Et le dimanche suivant, elle m’a fait passer la pire journée de toute ma vie. Elle s’est ainsi appliquée à faire comme si elle était totalement grabataire, et ce pendant que nous faisions les courses dans le magasin : 3 heures pour attraper une boîte, une note salée payée en centimes et en petite monnaie, et vas-y que je te jacte avec tout ce qui passe : de la mère de famille exaspérée jusqu'à l’alcoolique chronique qui venait s’acheter tranquillement ses 2 bouteilles de pinard pour les siffler en route.


J’aurais pu vous dire qu’ensuite, elle m’a fait avaler 14 cuillères d’huile de foie de morue, qu’elle s’est appliquée à passer sa journée à se plaindre dans son fauteuil, de me demander de lui rendre des services tous plus immondes les uns que les autres. J’ai entrevu ce qui m’attendait dans les 20 prochaines années, et je peux vous dire que la sueur qui coulait le long de mon dos à ce moment là n’était pas uniquement du au labeur, mais principalement au frisson de l’anticipation. Elle m’a congédié dans la soirée, et lorsque je suis rentré chez moi, je me suis regardé dans le miroir. En 6 heures, j’avais pris 40 ans.


J’étais passé du Prince William à Jacques Chirac. Inutile de vous dire qu’en cet instant, l’idée effroyable de me faire accoster par une Bernadette m’avait follement traversé l’esprit. C’est moche, de vieillir.

 

 

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Ce qui est peut être encore plus moche, c’est de vouloir rester jeune lorsqu’on a passé quelques printemps, et ce de manière excessive. Sûr qu’une Vodka on the rocks, ça sonne mieux qu’un thé verveine. Dans mon entourage, j’ai un paradoxe de la nature. Elle s’appelle Bérénice, à la cinquantaine bien tapée. Sur son visage, on peut voir le cul des bouteilles qu’elle s’est enfilée tout au long de sa vie, et les vieux séniles autant que les jeunes éphèbes qui sont passés dans son lit.


Je ne l’aime pas vraiment, mais je la garde dans ma liste de contacts car elle-même en a, ce qui peut éventuellement m’aider pour mon métier, qui sollicite souvent l’aide de tierces personnes. Je me souviens parfaitement d’un jour ou nous étions assis à la terrasse d’un café. Il faisait beau, tout le monde s’en foutait et faisait la tronche : le monde habituel en somme. Pourtant, je dévisageais cette femme assise en face de moi, le sourire aussi ravageur que son espèce de pantalon léopard qui surmontait des talons rouges aussi vertigineux que son décolleté plongeant sur de la vieille marchandise tombante du camion, qui voulait se faire passer pour du produit frais.


Mais aussi vrai qu’un saumon n’a pas la même classe qu’un cabillaud, on sentait que quelque chose n’était pas frais dans ce morceau là. Heureusement que ce n’était pas dans un quartier chaud, à coup sûr, un homme en mal d’amour charnel serait venu et me l’aurait piquée. Et si j’ai bien horreur d’une chose, c’est qu’on me vole délibérément ma source d’info pour jouer avec et me faire passer pour un plouc. Bérénice était la raison pour laquelle on tuait des baleines pour faire du maquillage : le sien ressemblait à une bonne grosse tambouille du chef. Du bleu, du rouge, du brillant, du rosé, du noir : vous pouviez oublier le 14 Juillet sur le champ de Mars, le plus beau feu d'artifice était imprimé sur sa face. Il racontait une histoire pourtant, faite de désillusions, de souffrances et de whisky. Mais c'est chiant pour vous, alors je vais passer ce point. 


Que voulez vous, il fallait bien la sauver, même s’il ne fallait tout de même pas se la voiler, la face ! On m’aurait dit que cette femme la possédait encore des hommes qui se seraient jeté à ses pieds, j’aurais sûrement rétorqué vivement en remettant en question la législation sur les relations sexuelles entre les hommes et les animaux. Bref, nous étions assis face à face. Je buvais mon café classique et noir, aussi noir que mon humeur du jour, pendant qu’elle sirotait tranquillement son gazpacho.


Elle se donnait un air d’espagnole, en buvant une de ses spécialités « maison ». Pendant qu’en déchiffrant les émotions sous sa couche de mascara, je me réjouissais de disposer entièrement de mon célibat et du néant de ma vie sentimentale, imaginant les rapports qu’elle pourrait avoir aujourd’hui, dans la chambre miteuse et puante d’un hôtel sordide.


C’est peut être cruel, mais j’eus un sourire à cette pensée. Elle interpréta cet excès d’émotion de ma part comme de la moquerie. C’est à ce moment que je m’aperçus qu’elle était en train de me parler de sa vie depuis environ 5 minutes.


 -          Ca te fait rire ce que je te dis ? Crois moi, coco, les morpions, quand tu les chopes, y’a qu’eux que ça peut faire rire. Et donc je lui ai dit d’aller se faire voir, tu te rends compte, un type qui me file des saloperies pareilles. Des fois, ça me pousserait à arrêter de pratiquer la chose. Le sexe, c’est comme le trekking : plus tu grimpes sur la montagne, plus le temps passe, et plus t’as du mal à respirer : le plaisir n’est que de l’oxygène quand on en demande. Tiens, je devrais la garder celle là. T’en dis quoi ? Hé, petit, je te cause !

 -          J’en dis que si tu t’ouvres à ce type comme une boîte de conserve à un ouvre boîte, je pense que ça va vite tourner en rond.

 

 

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 -          Ouais, je te reconnais bien là. Toujours le bon mot, le sarcasme incarné. Moi au moins, j’essaye. C’est quand que tu te trouves une boite de conserve, toi ? T’ouvres beaucoup ta gueule, mais la saucisse ne se fond pas aussi facilement dans les haricots.

 -          J’adore les discussions savantes avec toi. Je me dis que je ne suis pas un cas si désespéré, finalement. Ca me valorises de traîner avec des gens dans ton genre. C’est marrant, mais je me disais que ce type, assis juste au comptoir, semblait te regarder avec insistance depuis déjà un bon moment. Tu le connais ?

 -          Non, chéri, mais on a tout le restant de nos foutues existences pour apprendre à se connaître.

 -          C'est-à-dire pas tant que ça en fin de compte.

 -          Si je te connaissais pas si bien, je jurerais que tu es le type le plus antipathique que je connaisse. Mais je sais que t’as un bon fond. Ta maman a souvent du te le dire.

-          Elle m’a aussi souvent dit de me méfier des vieilles : c’est celles qui ont l’air le plus gentil et font bien souvent le plus pitié, mais aussi vrai que les clichés sont ancrés dans la société comme des tiques accrochés au derrière des chiens, c’est aussi les plus perverses et celles qui ont le moins de pitié. Elle m’a souvent déconseillé de leur faire confiance. Pourtant, je suis en train de te parler.

 -          J’aimerais bien faire durer le plaisir, mais j’en ai un d’un autre genre qui m’attend. Alors abrèges, si tu veux bien.

 -          Tu sais ce qu’ils prévoient de faire pour la direction de l’Hôtel Grassior ?

 -   Y’a des rumeurs qui disent que ce serait Thénous qui prendrait la tête dès l’année prochaine.

 -          Travailles un peu tes méninges, Béré, il me faut plus que des rumeurs.

 -  Je sais que la sous-directrice sera une amie : Ghislaine Kadras. Elle a beaucoup d’influences dans le milieu depuis quelques temps, et elle est la seule à même d’avoir des mecs sous ses ordres. Sauf moi, peut être. Mais je n’ai pas fait les études pour.

 

On terminera la discussion autour d’un repas, aussi frénétiquement qu’elle avait brutalement commencée, ce jour là. C’était tout le temps comme à avec Bérénice. Je balançais un pavé, elle renchérissait avec 2. On se tirait à boulets rouges, et ça nous faisait rire. J’avais son bagout et son cynisme avec presque 25 ans de moins. Mais tout ce qui m’intéressais, une fois encore, c’était ce qu’elle était susceptible de m’apporter chaque semaine.


Autant vous dire que mon pragmatisme était réglé comme une horloge. Il était à ma vie ce que les petites filles étaient à Marc Dutroux : t’avais beau l’enfermer dans une cave bien profonde de ton cerveau, même des années après, il était susceptible de ressortir de son trou et de t’éclater à la tronche.


Les défenseurs des droits de l’enfance ont toujours manqué d’humour. 

 

R.B

 

 

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Published by Rom - dans ImaginaRom
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commentaires

tmor 12/11/2011 14:13



Bravo ! Et Merci ! C'est rocking chiote et furaxement bien écrit. À peu de chose près, on se sent rajeunir (ou presque). @+



Rom 12/11/2011 17:20



Merci beaucoup pour ce commentaire qui m'a fait grand plaisir, et ravi que ça te plaises.  Au plaisir d'avoir à nouveau de ta visite par ici ! 



les cafards 11/11/2011 22:03



la vache ! ça déménage et on aime ça !!!



Rom 11/11/2011 22:25



Merci beaucoup, ravi que ça vous plaise ! 



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