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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 19:43

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Quelque part...

 

C’était un jour de pluie. Un mardi, je pense. Ou peut-être un autre jour, mais au fond peu importe. La lumière du jour était grise, une fine bruine s’était installé et déversait son chagrin monotone à travers le ciel immense. J’attendais, comme je le fais toujours. Le banc sur lequel j’étais assis depuis des heures était plein de monde. La gare était emplie de badauds et de gens de passages. Ils conversaient entre eux ou regardaient les dernières infos sur leur portable, dans une vaine tentative de s’occuper l’esprit. C’était un jour de départ, un jour ou je quittais le charmant et désuet cocon familial, ou régnait autrefois une chaleur doucereuse.

 

Une maison qui avait une façade triste, mais où les gens défilaient comme s’il s’agissait d’un hôtel : nombreux, souriants, un joyeux bordel qui ne finissait que lorsque les valises étaient faites et que venait l’heure du grand départ. Là, prisonniers entre les vêtements, les cadeaux d’hier et les soucis d’aujourd’hui, quelques souvenirs éphémères qui restaient, comme un bonheur fugace, bien caché entre deux bouts de tissu. Nous étions en octobre. Ni tout à fait l’été ni tout à fait l’hiver. Je regardais à travers la vitre de la gare les feuilles des arbres du parvis qui se balançaient et dansaient éternellement dans le vent du soir. Une voix retentissait de temps en temps, annonçant une destination qui n’était pas la mienne. C’est sans doute ainsi qu’une aventure devrait commencer : prendre un billet sans retour vers un endroit inconnu. Mais l’endroit où j’allais, je le connaissais. J’y retournais à chaque fin de vacances, quand cessait l’immortel balai des aux-revoir. Les amis, la famille, les proches. Eux restaient là pendant que je m’enfuyais, que je me dérobais à la scène comme un acteur capricieux qui aurait voulu un meilleur rôle.

 

C’est ainsi, dirais-je, qu’a commencé le reste de ma vie. Perdu dans un hall de gare austère et froid, dans lequel je me reconnaissais, parfois, comme si j’avais regardé de l’autre côté d’un miroir sans teint. Assis sur ce banc, ma valise à la main, mon sac à dos serré entre mes jambes, j’attendais le moment fatidique. Au bout d’une heure, il vint. La petite voix annonçait enfin mon dernier voyage. Pas tout à fait le dernier, mais sans doute l’un de ceux que l’on oublie pas. Je montais avec les autres voyageurs dans le wagon 7, me pressant pour ne pas être trempé. Certains attendaient sur le quai, jusqu’à la dernière minute, jusqu’à ce que la fumée nocive de leur cigarette ait entamé la dernière parcelle de leurs poumons abimés par le goudron. La lumière du wagon était vacillante : ce train avait déjà entamé un long voyage vers l’oubli, dont il ne reviendrait sûrement jamais. Je m’assis à ma place, seul dans la rangée de sièges. J’attendis quelques minutes, en regardant le quai désert par la fenêtre, et cette machine à sucreries qui restait là, immobile, attendant qu’un voyageur vienne y glisser des pièces. Au bout d’un moment, lorsque je n’y croyais plus, la machinerie se mit en marche. Le hall de la gare était désormais totalement vide, comme un dimanche matin très tôt dans une banlieue déserte. Seuls restaient le chef de gare et un voyageur, perdu au milieu de ce vide. Il semblait heureux, un sourire se dessinait sur son visage en voyant un message inscrit sur l’écran de son téléphone portable.

 

Au bout d’un moment, le ciel et le sol ne firent qu’un, et l’homme au portable ne fut plus qu’une ombre, puis un point dans le décor, puis plus rien. Le voyage sembla durer des heures. Les champs de verdure et les villes défilèrent sans que personne n’en ait conscience, tous attendant avec impatience de débarquer enfin. Au bout de 8 heures d’un très long voyage, le train atteignit enfin sa destination finale. La mienne. Lorsque je débarquais à l’extérieur du hall en rénovation, je vis bien que personne ne m’y attendait. Personne. Sauf lui. Fidèle à lui même, avec son crâne un peu dégarni de quarantenaire sur le retour, les sourcils longs, épais et gris d’un fumeur de pipes, et la longue veste marron et élimée qui lui donnait l’air d’un détective privé de pacotille. Il me fit signe de la main, je lui rendis son salut en feignant un sourire. Il m’embrassa et nous montâmes dans un taxi qui attendait sur le parvis de la gare bondée. Le trajet se fit dans un silence assourdissant, de même que la marche jusqu’à son appartement, situé dans les hauteurs de la ville, là ou il pouvait admirer le monde sans se soucier d’être pris sur le fait. Il habitait au fond d’une cour, dans un appartement ou les deux immeubles centraux se faisaient face, comme dans une comédie ou un vaudeville, ou les voisins du dessus crient sur ceux d’en dessous. Il pouvait tout comprendre, tout savoir de là ou il était. Mais il se contentait de regarder. Parfois, c’est simplement ce qu’il y a à faire, on ne demande pas pourquoi, on ne pose aucune question.

Quand je pénétrais dans son petit appartement sombre, ou seul un rail de lumière provenant de la fenêtre du fond perçait, je fus heureux de voir que rien n’avait changé. Il régnait une étrange odeur à l’intérieur de cet appartement, comme celle des hommes qui vivent seuls et qui ne l’assument jamais vraiment. Je posais ma valise dans la chambre du fond, et m’assit sur le lit pour contempler ce qui avait été une partie de ma vie pendant tant d’années. « Rien n’a changé. Je n’ai touché à rien », me disait-il à chaque fois que je revenais. Comme s’il avait peur que je ne supporte pas qu’il ait pris un livre dans une de mes étagères pour se distraire. Il était trop tard pour lui reprocher quoi que ce soit. Trop tard pour lui demander de refaire sa vie : sa vie était déjà faite, et cela ne changerait pas. Je passais le voir, parfois, lorsque mon emploi du temps me le permettait, et c’était toujours avec la même liesse qu’il me recevait, celle d’un homme qui attendait les derniers jours de gloire. Il avait vieilli, ça se voyait à son regard fatigué. Mais je n’avais pas la force ni l’envie de le lui dire : il resterait pour moi à jamais celui qu’il était lorsque je n’avais pas encore le recul et l’âge nécessaire pour apprendre tout seul les choses de la vie.

 

C’est lui qui m’a tenu le premier dans ses bras, lui qui m’a appris à monter sur mon premier vélo, lui qui a vécu une encyclopédie de mes premières fois. Parfois, quand l’envie lui prend, il ressort les vieux albums photos et nous passons des nuits entières à les regarder et à rire. Nous ne regrettons rien, nous ne faisons qu’admirer et nous satisfaire dans ces instants figés sur de petites feuilles de papier glacé. Page après page, nous remontons les années, les voyages et les sourires figés. Mais ce soir, il n’a pas envie. Il n’a pas envie de ressasser tout ça, de se souvenir des bonnes ou des mauvaises choses qu’il a traversé. Il veut juste être là, maintenant. Le repas du soir se déroule dans le silence, un silence suspendu dans l’air lourd de l’orage qui s’annonce. Il n’a jamais été très bavard. Ses sentiments, il les exprimait souvent à travers ses yeux et ses humeurs, et j’avais appris, en grandissant, à deviner chacune d’entre elles. C’était une personne douce, et gentille, mais qui se murait souvent dans le silence et la solitude, comme s’ils avaient été un besoin viscéral caché au fond de lui-même. Il n’avait jamais dansé seul, on lui avait toujours montré la marche. « Que veux-tu faire ? » m’a t’il demandé une fois que notre repas s’était terminé. « Je ne sais pas », lui ais-je dis, « ce que tu veux ». « On a qu’à regarder un film, m’a t’il répondu. J’en ai loué un il y a une semaine, je ne l’ai toujours pas regardé. Pas le temps ». C’était bien lui. Il avait tout le temps qu’il voulait mais pourtant jamais le temps de rien. J’ai accepté et me suis installé sur le canapé du salon, lui sur le fauteuil, la télécommande dans les mains. Il avait toujours eu cette manie de monter le son quand le film devenait trop silencieux, comme s’il avait voulu combler un vide.

 

Des manies, il en avait accumulé beaucoup au fil des années. Par exemple, il se brossait toujours le haut du crâne, même si le moindre des cheveux qui y étaient autrefois accolés avaient disparu. Je riais souvent en le regardant faire, et il me disait que j’étais stupide de rire de lui comme ça. Certains matins, bien éveillé, il restait au lit de longues minutes, contemplant le plafond, jusqu’à ce qu’un bruit de pas (souvent le mien) ne vienne troubler le silence de la chambre. Puis, il prenait une longue inspiration, et se décidait enfin à sortir des draps. Il mettait toujours trois sucres dans son café, quelque soit la dose de lait qu’il y ajoutait, il disait que sinon le café avait ungoût de rance. Quand ma mère et lui étaient encore ensembles, il adorait aller faire des ballades en voiture, le plus souvent à la campagne. L’automne, c’était sa saison préférée, sa couleur le marron. Depuis quelques années, il s’était mis à pianoter sur son ordinateur. Il envoyait toujours des vidéos de chats insignifiantes, prétextant qu’il adorait ces petits moments, qu’ils le faisaient toujours rire. Il avait toujours un briquet coincé dans la poche de sa chemise, même s’il ne fumait plus de cigarettes depuis longtemps. C’était un héritage de ses années de travail à l’usine, ou il devait être prêt pour la clope de pause, et ou le temps, c’était encore de l’argent. Il aimait faire de la peinture à l’huile, même s’il était un piètre artiste, ça lui rappelait sa mère et son obsession. Elle voulait que son fils soit parfait, qu’il fréquente la haute société et qu’il devienne riche, pour se mettre lui et sa famille à l’abri du besoin. Ses illusions s’étaient freinées à un mur lorsque, à 14 ans, il avait décidé un beau matin qu’il n’irait plus à l’école, tout ça parce que l’entreprise d’à côté cherchait des travailleurs jeunes et motivés. Il y a 2 ans, il avait écrit son propre livre, lui qui était fan de littérature fantastique. Il dévorait les romans les plus insipides, peu importe pourvu qu’ils parlent d’espace, de vaisseaux et de guerres intergalactiques.

 

Je restais 2 heures sur le canapé, captivé par le film et attendant désespérément d’en savoir la fin. Lorsque les premières lignes du générique arrivèrent, je me tournais vers lui et constatais qu’il s’était endormi sur son petit fauteuil en cuir doux. Je repoussais la couverture en laine, la prenais dans mes mains et m’en servait pour le couvrir, comme une mère l’aurait fait pour son enfant. Dans ma poche, mon portable se mit à vibrer. C’était le boulot. Ils voulaient que je revienne vite de ma semaine de congés. Mon agence de pub avait trouvé un gros client, et c’était moi qui devais m’en occuper. Je ne lui en parlerais pas, mais décidais de partir le lendemain matin. La nuit fut courte, je restais éveillé de longues heures, les yeux ouverts et les bras tendus sur mon couvre-lit, anxieux de ce qui m’attendait dans les bureaux.

Le lendemain, je refis ma valise à la hâte, et l’appelais. Pas de réponse. Je chargeais mon sac à dos sur mes épaules, pris la poignée de ma valise dans la main gauche, et filait vers sa chambre. Vide, elle aussi. Je regagnais le salon, et le vit. Il était là, toujours prisonnier de son fauteuil, le petit crâne chauve et boursoufflé dépassant du sommet. Je posais mes affaires et décidais de le réveiller, pour le prévenir que je partais. C’est là que je le vis. Ce visage paisible, les yeux fermés, un sourire enfantin au lèvres, comme une poupée de porcelaine à l’épreuve du temps. Les mains posées paisiblement sur les genoux, la couverture figée sur lui. Je compris de suite qu’il ne se réveillerait plus. On dit que quand on perd quelqu’un de très proche, tous les moments que vous avez partagés avec lui défilent devant vos yeux.

 

C’est sans doute ce qui s’est produit, mais de manière différente. Dans ma tête, toutes les photos prisonnières de ces vieux albums usés se libéraient enfin, et s’envolaient par la fenêtre tels des oiseaux fuyant vers le printemps. Quelque chose s’était libéré. Une chose que, du haut de mes 40 ans, je n’avais encore jamais connu. Le silence de l’appartement avait changé. Tout était désormais paisible, à part les voitures qui roulaient et les klaxons qui pétaradaient au dehors. Je lui ai pris les mains. Elles étaient encore chaudes. Le matin venait à peine de se lever, mais, déjà, un immense soleil perçait à travers l’horizon bétonné de la ville. Le ciel était d’un bleu de carte postale. Nous étions en octobre. Mon père, comme la feuille usée mais joyeuse d’un chêne centenaire, venait de s’envoler dans le vent du matin. Pudique jusqu’au bout, il n’avait pas osé m’appeler, me prévenir. Il s’était éteint seul, dans le silence de la nuit. Mais je n’étais plus triste désormais.

Quelque part, là haut, je savais qu’une petite lumière discrète et légère s’était mise à briller, et qu’elle me regarderait toujours comme un enfant qui vient de naître.

 

      R.B, le 12/10/2014

 

 
 

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Published by Rom - dans ImaginaRom
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commentaires

gibee 13/10/2014 10:56


eh ben...ce texte est magnifique...il me laisse sans voix pourtant

Rom 13/10/2014 11:03



Merci, ravi que ça t'ai plu. 


A bientôt ;)



josiane 11/10/2014 20:39


Toute émue après cette lecture...... Merci

Rom 13/10/2014 10:44



Merci à toi d'être passée. Ravi que ça t'ai plu. A bientôt ;)


 



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