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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 20:23

Le second acte d'INITIUM suit son cours, avec un homme dont on ignore pourtant tout qui poursuit sa quête insensée tout en tentant de lutter désespérément contre la vie qui s'enfuit et ses démons intérieurs qui ne cessent de le tourmenter. Bienvenue dans le futur, bienvenue dans INITIUM. Car si chaque légende a son commencement, chaque commencement a aussi sa légende... 

 

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Dans deux semaines, quand tout cela se serait calmé, elle allait certainement revenir. C’était moins une fatalité qu’une réalité. Tout son petit monde, toute la famille, les enfants, la maison qu’il s’était construite et qui faisait partie de ses projets futurs n’étaient désormais que d’hypothétiques cendres que l’on allait peut être ressortir un jour, mais l’être humain n’était pas un phénix et envisager un nouveau futur allait, il le savait, être l’une des choses les plus difficiles à faire. Elle allait vouloir éloigner l’enfant de la science-fiction que constituait sa vie, comme elle aimait le lui rappeler lors de leurs longues et amères disputes, qui étaient devenues de plus en plus nombreuses ces derniers temps. Mais que pouvait-il bien y faire ?

Ces rêves et ces obsessions étaient celles qui le poussait à se lever chaque matin, pour ne pas que le temps le rattrape et ne brise le dernier petit espoir qu’il avait de devenir celui qui avait le pouvoir de changer les choses. Peut être pas en profondeur, mais du moins y croyait-il assez pour savoir que les monstres cachés dans les placards n’étaient pas une réalité. Il savait encore faire la différence entre ce qui existait et ce qui n’était que le fruit de son imagination. Mais il avait peur que sans elle à ses côtés, il n’en vienne un jour à ne plus différencier les deux. C’est la que se situait pour lui la vraie rupture, une angoisse irréversible qui vous coupe la gorge comme une lame de rasoir. Qui vous réveille en sueur ces nuits ou le vent murmure des souffles inconnus que vous prenez pour des mots ; ces nuits ou vos angoisses deviennent tangibles, palpables dans le noir foisonnant et vide de la chambre à coucher.

 

L’enfant était désormais bien endormi, et plus rien ne pourrait le réveiller de son sommeil de plomb, du moins pas avant quelques heures. Ces heures là, il allait les employer, comme toujours, à nourrir ses fantasmes d’explorateur de l’inconnu.

Tu sais ce que c’est qu’une légende ? Avait-il commencé par dire, des années auparavant, à un ami de longue date alors qu’ils se trouvaient à la terrasse d’un café.

Bien sur, pour qui tu me prends. Ce sont des histoires qui n’existent pas.

Faux. Elles sont simplement déformées. Les gens disent avoir vu des fées dans la forêt de Brocéliande, et même si ce n’était pas exactement ça, je suis convaincu qu’ils ont bien vu quelque chose.

Arrête un peu avec tes histoires de bonne femme. Reprends toi un peu ! Tu ne sors plus, tu ne fais plus la fête, et les seules fois ou l’on réussit quand même à te faire quitter ton trou, tu me parles encore de ces histoires à dormir debout.

Tu ne comprends pas. Personne ne comprend.

Tout ce qu’on comprend, c’est que la vie elle est là, entre tes mains, et qu’elle te passe sous le nez parce que tu recherche des reliques d’un passé qui n’existe même pas. Tu te prends pour qui ? Indiana Jones ? Même Harrison Ford avait une doublure !

Bien sûr. Et toi, tout ça, ça te passe par dessus la tête.

Je ne dis pas ça. C’est peut être intéressant, mais c’est une passion, rien de plus. C’est en train de prendre une place considérable dans ta  vie.

Un jour, je te prouverai que tout ça n’était pas vain, je vous le prouverai à tous.

Ouais, bien sûr. En attendant, finit ton café, on va être en retard au boulot.

Et la conversation s’était terminée, comme ça, aussi abruptement qu’elle avait commencé. Pour les proches du père, son passe-temps principal n’était rien d’autre qu’un de ces énièmes sujets de comptoirs qu’on aborde autour d’un verre avant de passer à autre chose. Mais pour lui, le passé regorgeait d’histoires cachées, d’histoires que les gens avaient peur de raconter car elles matérialisaient leurs plus grandes angoisses. Ces légendes qui se perpétuaient à travers les époques et les civilisations étaient en perpétuel mouvement, et avaient une résonnance jusqu’aux aspects les plus modernes de notre monde.

C’est ce que l’on nomme aujourd’hui les légendes urbaines. Il en naît chaque hiver, à chaque nouvelle invention humaine, chaque nouvelle peur, chaque appréhension du monde et de l’inconnu que nous ne cessons jamais de découvrir jour après jour. C’était tout ce monde là, tout cet univers caché et rempli de secrets qui le fascinait. Il avait l’impression que même s’il y avait passé deux vies entières, il n’aurait pas pu tout découvrir.

 

Détective de l’étrange. C’était ce métier là qu’il aurait voulu exercer, mais il restait tout de même en lui une grande part de lucidité et d’individualisme, ce repli sur soi qui n’existe que dans les sociétés modernes, il savait pertinemment qu’on ne gagnait pas sa vie en pourchassant des choses dont on disait qu’elles n’existaient que dans les pages des romans d’Asimov. Dès demain, il avait de nouveau rendez vous avec ce nouveau monde cet univers parallèle qu’il connaissait par cœur et dont il ignorait pourtant tout. Il avait un avantage sur les autres : lui n’avait pas besoin de s’endormir pour rêver.

Dans le fond de sa cave, qu’il avait emménagé en salle des archives, il y avait des milliers de documents, de coupures de presse sur des évènements étranges, des apparitions d’esprits, des combustions spontanées, des histoires de baby-sitter hippie ou de seringues cachées dans les parcs pour enfants d’une célèbre chaîne de fast-food. Dans sa réalité, des brebis et des bœufs se faisaient sucer le sang et prélever les organes par un organisme inconnu qui ne laissait aucune trace et opérait avec l’habileté d’un chirurgien.

Elles côtoyaient les esprits tourmentés de la tour de Londres, une créature sous marines célèbre qu’on disait cachée dans les profondeurs d’un lac, des lumières qui tranchaient le ciel de la nuit et intriguaient même les plus sceptiques.

 

Il avait des dizaines de faits divers, des hommes pris en autostop qui se révélaient être des criminels ou des dangereux psychopathes en fuite, des hommes qui avaient terrorisé les campus américains pendant des mois en enlevant des filles à deux pas des dortoirs, des femmes qui avaient voulu rentrer chez elle puis avaient disparu dans les ténèbres telles des fumées évanescentes par un froid matin de printemps.

Et toutes ces choses se multipliaient, il y en avait des dizaines d’exemples, partout dans le monde, et chaque phénomène était en tous points similaire, et ce quelque soit le pays ou le témoignage de l’individu qui en avait été témoin. Le père savait que ces choses n’étaient pas des coïncidences, que ces hasards n’en étaient pas vraiment, qu’ils étaient plutôt des erreurs, des anomalies dans l’espace temps qui n’auraient pas du se trouver là. Il ne considérait pas tout cela comme une vulgaire farce, bien que les émissions qui déblatéraient sur le sujet soient passablement futiles et romancées.

Il prenait tout cela pour quelque chose de réel, d’aussi réel que le souffle du vent qui balayait les feuilles d’automne, que le souffle de l’enfant qu’il avait conçu, que l’odeur de la pluie lorsqu’elle s’infiltrait dans la terre pour l’humidifier. Pour lui, tout cela était solide. Pourtant, ce n’était pas l’un de ces illuminés comme on en voit tant à la télé ou dans les journaux qui veulent témoigner d’une apparition pour paraître en première page. Lui voulait réellement savoir ce qu’il retournait de tout cela, persuadé que tous ces évènements, même s’ils s’enchainaient à des intervalles irréguliers, avaient bel et bien un lien.

 

Eclairé par la seule lampe de son bureau en bois d’hêtre, il recherchait de nouveaux faits, de nouveaux évènements sur internet qui auraient pu avoir un rapport quelconque avec ce qu’il s’efforçait de chercher. Que cherchait-il ? Une présence ou une absence ? Une réalité ou un mirage ? Lui même l’ignorait.

Cette nuit là, comme les autres nuits, il passa de longues heures à réunir des documents, à les classer. Un nouveau cas de ce que les pseudo-scientifiques avaient un jour appelé un poltergeist avait eu lieu pas très loin d’ici. Il s’agissait d’un petit garçon. Il irait sûrement demain, lorsque cette histoire se serait un peu tassée, lorsque l’émotion aurait fait place à cette incompréhension qui allait indirectement autoriser les gens à parler de cet événement qui était pour eux réellement hors du commun. Il allait certainement falloir qu’il y ait un rebondissement de taille pour que les journaux du soir s’y intéressent un tant soi peu. Mais il savait que si c’était le cas un jour, ses amis n’allaient pas s’empêcher de penser à lui en découvrant cette sombre histoire.

Ses yeux tombaient de sommeil, et la maison sentait comme un vide autour d’elle, une présence qui s’était enfuie. Ce furent les pleurs de l’enfant qui déchirèrent le silence et le sortirent de son demi-sommeil. Il éteignit la lumière de la cave et abandonna son enquête minutieuse et désespérée. Pendant quelque temps au moins. Jusqu'à demain. Et à en juger par l’aube qui pointait son froid d’argent à l’horizon, demain était déjà tout proche.   

A suivre.... 

R.B

Le 08/10/2012

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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 20:10

INITIUM est un long projet que j'ai commencé il y a quelques temps maintenant. Il se déroule dans le présent, tout en se faisant écho d'une certaine manière d'un passé enfoui et oublié depuis longtemps, et qui se révèle pourtant déterminant. Mais il est une chose que nous n'avons pas exploré pour l'instant : le futur. Le monde des hommes, tel que nous le connaissons, a changé radicalement. Pourtant, certaines choses sont immuables, et certaines illusions sont restées les mêmes. C'est ce qui va amener les deux mondes à se rencontrer que je voulais illuster dans ce second acte, qui commence avec le présent chapitre. Quand à Demius, Ethan et tous les autres héros, laissons les donc reposer un moment, pour qu'ils nous reviennent plus forts et déterminés que jamais à atteindre leur but. Voici donc le second acte d'INITIUM, qui commence avec ces quelques lignes. J'espère que leur tournure vous plaira et saura vous intriguer. 

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Le vent faisait frémir les rideaux de la fenêtre de la chambre, comme un souffle dans les ténèbres envahissantes de la nuit. Plus aucun son ne venait troubler le silence, la maison avait l’air tout à fait endormie. Le père regardait les flammes cracher leurs insultes rougeoyantes et noircir le bois de leur colère incandescente. Il ne savait guère quelle heure s’affichait sur le cadran de la cuisine, mais à vrai dire, il n’en avait pas grand chose à faire.

Tout son univers se limitait à un fauteuil en cuir sombre, à ses mains qui se réchauffaient en s’approchant de l’âtre jusqu'à souffrir presque, et au sommeil qui lui prenait le corps, aussi frêle qu’un nourrisson, pour venir lui faire découvrir les sombres aspérités et les reliefs de ses rêves enfouis. Le père sentit tout de même un souffle glacial lui parcourir l’échine. Dans un effort inconsidéré, il se leva pour fermer la fenêtre de la chambre. A la lueur des lampadaires de la rue endormie, il pouvait percevoir les yeux luisants et perdus d’un chat sauvage, qui cherchait sans doute de quoi faire son repas.

Il traînait souvent ces derniers temps, de plus en plus près de la maison. Le père avait prévenu les services sanitaires de la ville voisine, mais l’administration mettait encore plus de temps à réagir que dans une ville normale. Alors il attendait, repoussant parfois l’animal qui venait jusque devant sa porte, miaulant de faim lorsqu’il rentrait la voiture dans le garage attenant à la maison.

 

Le père se dit qu’un jour, sûrement, lorsque ses voisins en auraient marre de faire la même chose que lui et d’entendre miauler toutes les nuits, l’un d’entre eux s’en occuperait. Mais il se disait toujours ça, et cela faisait des mois que personne n’était venu. Ils laissaient le monde du dehors à l’abandon, bien au chaud dans leurs couvertures, et faisaient semblant d’être aveugles de naissance. Le père savait que les autres se méfiaient de lui. Lorsque les enfants jouaient dans la rue, ils s’arrangeaient toujours pour se tenir assez éloignés de la maison.

Mais il n’en avait que faire, car il savait que bien souvent le monde était injuste quand il ne comprenait pas. Et il se disait que si le reste du monde avait compris tout ce qui lui tenait à cœur, alors cela aurait certainement été la fin du sien, et il aurait fallu tout recommencer à zéro. Le père se faisait parfois peur à lui même, mais ce n’était qu’un court instant. La passion revenait par la suite, comme la tendresse des yeux d’un enfant lorsqu’il sait qu’il se tient entre vos bras et que jamais vous ne le lâcherez.

 

Il se sentait nostalgique, parfois, il se disait qu’il aurait sûrement pu faire autre chose de sa jeunesse s’il n’était pas tombé dans le piège de l’obsession, mais on se dit toujours ça. Personne n’a le pouvoir de revenir en arrière, et il pense que même s’il l’avait, il serait trop lâche pour voir sa vie archivée comme des documents que lui seul aurait le loisir de connaître. La chaleur l’étouffait presque, maintenant. En s’aidant d’un soufflet posé à côté de la cheminée, il entreprit d’éteindre un peu les bûches, du moins d’étouffer le feu en les mettant les unes sur les autres. Puis il fit quelques pas pour se retrouver dans la chambre de l’enfant.

Celui ci dormait très profondément, dans une quiétude propre au jeune âge, et il régnait dans la pièce une odeur de nourrisson, de couche pleine et de talk. L’odeur qu’ont tous les bébés du monde, même si pour chacun le sien reste le seul et l’unique. Chaque humain à son odeur, mais les bébés ont tous la même, parce que le corps et ses spécificités n’ont pas tout a fait eu le temps de se construire.

 

Il se rappelle d’une froide nuit d’orage. Elle lui vient comme une réminiscence d’un passé qu’il aurait bien voulu oublier. Mais on n’oublie que les choses dont on doit se rappeler.  Il se souvient d’un regard cruel, d’un regard qui était devenu vide et sans amour, d’un regard empli de pitié et de colère ; et il voulait pouvoir faire changer ce regard mais cela n’était pas possible aujourd’hui, comme cela n’avait pas été possible hier.

Je ne peux plus supporter ça. Je ne peux plus supporter cette absence

Si tu ne le fais pas pour moi, fais le au mois pour le bébé

Arrête un peu d’essayer de m’amadouer. On a déjà évoqué ce problème des centaines de fois. J’ai envie de vivre, et ici je meurs lentement. Ma coupe est vide, j’ai envie qu’elle se remplisse ; j’ai envie que mes albums photos soient pleins de moi.

Pardon. Pardon pour tout ça. Mais je ne peux pas tout abandonner.

C’est la le cruel dilemme de ta vie, William. Tu ne laisses pas abandonner ce que tu crois important, mais tu laisses pourrir ce qui l’est vraiment.

Quoi ?

Tu sais très bien de quoi je parle.

Non

Alors tu es trop aveugle pour voir ce qu’il y a sous ton nez

Je te promets que je ferai des efforts pour être plus présent.

Mais tu ne seras jamais présent, nous le savons tous les deux. Les années passeront, je verrais notre fils grandir, et toi tu le verras s’éloigner toujours plus de toi.

Ce n’est pas ce que je veux.

Moi non plus, mais c’est ce qui se passera si jamais l’un d nous ne fait pas quelque chose.

Il la regarda une dernière fois dans les yeux. Il eut le temps de le faire quelques secondes avant qu’elle ne baisse les siens. Jamais il n’avait ressenti ça auparavant ; un tel détachement, un tel sentiment d’abandon, et il savait que celui ci avait toutes les caractéristiques d’une pente abrupte et d’une chute irréversible.

Je sais que, quelque part, quelque chose existe. Ils nous envoient des signes, mais les autres sont trop aveugles pour les voir. C’est pour ça que je les traque. C’est pour ça que j’y consacre ma vie. Parce que je sais qu’un jour, tout ca travail sera récompensé au delà de mes espérances.

Tu penses que ta cause est juste, mais tu ne poursuis que des chimères. Ta réalité te rattrape, et je vais devoir la fuir. Pardonne moi, mais cette situation ne peut plus durer. J’ai essayé d’en parler à ma famille, de leur dire que tes lubies te passeraient, mais ils n’ont pas voulu m’écouter. Même si j’essayais de sauver les apparences, je sais maintenant qu’ils avaient raison.

Mais nous nous aimons, le bébé qui est dans ce berceau est là pour le prouver.

Ce que j’aimais chez toi, c’est ce que tu as décidé d’enfouir. Et je n’aime plus ce que je vois à ta surface. Maintenant laisse moi passer, j’ai un taxi à prendre.

Ou iras tu ?

La ou je pourrais. Je trouverai certainement une amie prête à m’accueillir.

Il la regarda déployer son parapluie de la main gauche, et partir sous les torrents de pluie, puis s’éloigner en bas de la rue, peu à peu recouverte par un horizon de ténèbres et les grondements des éclairs qui déchiraient le ciel. Ce fut la dernière fois qu’il la vit, et ce souvenir fugace ne cessait de le hanter depuis. Mais le père tentait tant bien que mal de survivre à cet abandon. Nous étions le 14 Décembre 2061. Il était 22h33, et la rue était endormie depuis longtemps. C’est ce qui permit aux rêves et aux désirs du père, au fond d’une cave dont la clef était bien cachée dans le double fond d’un tiroir de son bureau, de se réveiller. 

 

A Suivre... 

R.B 

Le 07/10/2012

 

 

http://3.bp.blogspot.com/_T9NMqw77oIc/TO5qQ24wTpI/AAAAAAAAAEQ/-v5XSV0dNuc/s640/1280x960+Dark+Autumn+Night+Desktop.jpg%20

 

 

 

 


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25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 14:03

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Ces jours ou l’on marche, et ou la musique que l’on a dans les oreilles s’accorde d’elle même avec la cadence de nos pas, sans que nous n’ayons rien à faire que regarder droit devant nous. Vers là ou nous voulons aller, vers là ou nous n’irons sûrement jamais, vers là ou il nous est fort possible de nous rendre. On ne revient pas en arrière car le courage nous manque, on ne se projette pas car le doute nous tiraille.

 

On reste sur le fil d’un équlibriste, à deux doigts de se briser au sol en un fracas épouvantable. Nous ne percevons rien d’autre que l’instabilité présente en nous même, celle qui nous ferait faire quasiment n’importe quoi, simplement par instinct. Je ne saurai dire combien durent ces instants suspendus, mais on ne s’aperçoit de leur existence que lorsqu’ils se sont déjà déroulés. Tandis que «Life is a Highway» de Cochrane résonnait dans chacune de nos oreilles en stéréo, je n’étais pas sûr de l’endroit ou nous allions vraiment.

 

Le plateau de tournage avait l’air d’une simple cour, avec quelques arbres en bordure. Les dizaines de figurants étaient déjà installés, ils piaillaient et riaient de toute sortes de choses. Je vis quelques types avec qui je passais la plupart du temps me dévisager lorsqu’ils virent que je partageais un très court instant avec la fille dont nous passions presque tout notre temps à nous moquer. J’étais un idiot, je ne savais pas vraiment dans quel camp j’étais, et ne mesurait pas l’importance de cette indécision.

 

Malgré tout, je crois que si à l’époque on m’avait demandé de choisir, je n’aurai pu me résoudre à laisser tomber une amitié certaine pour un amour au conditionnel. Beaucoup vous auraient dit que mon choix aurait été douteux, mais ceux là n’ont jamais vraiment connu la solitude des après midi d’Octobre, lorsque toutes les lumières de septembre se sont éteintes au dehors, que la pluie et le vent tapent au carreau et que vous vous demandez enfin si les choses auraient pu se passer autrement que la manière dont elles se sont déroulées. Ce jour là, mon coeur balance.

 

Je ne sais pas vraiment ou aller, alors je reste, abreuvé de ce son si râpeux dans mes oreilles, qui ne cesse d’éparpiller ses notes comme un marionnetiste fou qui ne saurait plus lequel des deux contrôle l’autre. Elle avait le regard dans le vide, lorsqu’elle décida contre toute attente de s’assoir contre un arbre. D’autres filles ne l’auraient pas fait, par peur de tâcher leurs vêtements. Mais cette fois, il semblait bien que c’était moi qui passait pour la chochotte de service. Aucun preneur de son pour venir troubler nos conversations, aucune conversation pour venir perçer le silence. Alors c’était à ça qu’allaient ressembler nos journées ? Ma foi, avec la musique, j’aurais certainement moins de mal à m’y faire.

 

Je m’étonnais encore qu’aucun type ne soit venu lui chercher des histoires. Ils ne tardèrent pas. L’élément perturbateur dans un film est comme un orage menaçant : on le voit arriver de très loin, on sait qu’il va causer des tas d’ennuis mais on ne cesse pourtant jamais de l’attendre.

Chuck Lornes n’était pas vraiment ce genre de rebondissement, c’était plutôt son ventre qui était rebondi. Il ne s’attaquait à personne d’autre qu’a de petites créatures trop frèles pour lui résister. Le genre d’élément qu’il y a dans toutes les cours de lycées, en somme, et dont personne ne veut. On a souvent pitié de lui en raison de sa situation familiale difficile, et lui en profite pour s’en servir d’excuse à tout bout de champ. Il voudrait être libre de toute contrainte, exercer une autorité illusoire, mais il ne fait que rendre la vie des autres plus complexe qu’elle ne l’est déjà à cet âge. 


- Salut, la mocheté, s’introduisit-il en s’avançant vers elle. 

 

Cette pique lui était clairement adréssée, mais elle ne bougea pas d’un cil. J’admirais cette résistance à toute épreuve, ce coeur rendu si dur à force des coups qui lui avaient été porté, et qui avait sans doute du mal à faire confiance à quiconque, ce qui impliquait une réserve toujours plus importante, et une solitude d’une force qu’aucun de nous n’avait encore jamais connu. 

 

- Réponds, quand on te parle ! continua Chuck, visiblement bien accroché à sa cible matinale. 

- Tu devrais lui foutre la paix. Elle t’a rien demandé. 

- Te mèle pas de ça, toi. J’ai pas envie de te faire de mal, alors je te conseille d’aller rejoindre les autres bien gentiment. 

- Je ne bougerai pas de là. Fais comme tu veux. 

 

Le reste n’est qu’un maelström de rouge, de noir, et d’un blanc immachulé. Pas celui qui vient en dernier lieu, non, celui du drap du lit de l’infirmerie. Il y avait une légère tâche de bave un peu sanglante sur mon coussin, mon sac était posé en contrebas. Dès que je fis un mouvement, je ressentis la douleur tenace. Mes côtes me faisaient un mal de chien, de même que mon oeil, que je sentais bousoufflé. Chuck avait décidé d’être gentil aujourd’hui. Je me levais avec difficulté, c’est là que je vis les bandages en soulevant mon pull.

 

Le miroir du fond de la pièce était là pour le prouver, il m’avait presque défoncé l’arcade, mais il avait frappé un peu plus bas, pour éviter les points de suture et les ennuis. Il en avait déjà eu assez, pas besoin de me conduire en plus à l’hôpital. Lorsque je poussais la porte pour me retrouver dans le couloir, ma douleur me semblait de plus en plus lancinante et diffuse en même temps. Dans la salle d’attente, il y avait quelques sécheurs et deux ou trois blessés qui venaient renouveler leurs bandages. Elle n’était pas venue m’attendre. Elle était sans doute repartie chez elle, n’accordant que peu d’importance à ce que je pouvais devenir. A vrai dire, je ne lui en voulais pas : il y a 3 mois encore, elle n’était pour moi rien de plus qu’un hilarant sujet de conversation.

 

A sa place, Chuck se tenait contre le mur. Lorsqu’il me vit arriver, boitant à moitié et me tenant les côtes comme un vieux malade, il se retint de se tenir les siennes. Au milieu de deux éclats de rire, il eut le temps de placer quelques mots. 

 

- Désolé, vieux, j’ai essayé de pas y aller trop fort. Mais qu’est ce que tu foutais avec cette fille ? 

- Ca te regarde pas. Tiens, voilà tes clopes, lui dis-je en lui tendant 3 blondes qui sortaient de mon paquet neuf de la veille. Maintenant, on va oublier toute cette histoire. 

- Elle en a rien à taper de toi, vieux. Tout ce qui l’intéresse, ce sont ses foutus bouquins. 

- Comme tu dis. Tu veux venir chez moi ce soir ? 

- Pas trop longtemps alors, j’ai pas mal de foutus devoir à rattraper. 

 

Nos pas ne s’accordaient pas du tout cette fois, et aucune musique ne venait troubler notre mutisme en rejoignant nos places dans le bus. Si ce n’était Chuck qui marchait des pieds, et moi qui émettait quelques soupirs de douleur, effondré par le poids du mensonge que j’avais orchestré de toute pièce. Lorsque je vous disais que mon indécision était extrêmement forte à ce moment là de ma vie, je n’avais pas menti. Ne restait maintenant plus qu’a attendre. Attendre un signe, un mot, une parole, quelque chose qui pouvait faire penser à de l’empathie.

Pour se relever plus haut dans son estime, je devais prendre des coups. Et j’avais décidé de prendre cette image au sens propre. 

 

RB

Le 25/09/2012

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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 21:27

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Etrange. Tel aurait pu être le mot le plus approprié pour décrire le sentiment que j’avais au réveil de cette matinée d’Octobre. L’air ambiant était chargé de vide et de sueur, sans doute celle des cauchemars et des rêves pleins de désirs de la veille. Un étrange mal de crâne me saisissait et m’empêchait de penser aux heures qui venaient de passer. Les couleurs de la pièce étaient celles d’une fresque que les années avaient par trop étalée.

Je ne pouvais réflechir, mais en repoussant le drap qui me couvrait, je m’aperçus bien vite que j’avais laissé la fenêtre ouverte, tandis vent froid et automnal me prenait le corps. Cette même brise glaciale qui balayait les allées, et faisait danser les feuilles rougeoyantes sur les trottoirs. L’été s’était replié si vite sur lui même que les odeurs des fêtes et les éclats de rire avaient presque disparu dans la froideur cristalline des casiers en fer de mon lycée de quartier. Le monde n’avait pas bougé d’un pouce, pourtant nous étions tous conscients que ces quelques mois nous avaient transformés.

Nous n’aurions su dire pourquoi, mais cette vie, nous étions fiers de l’avoir car nous l’avions choisie, malgré toutes les mauvaises choses qu’elle avait pu nous apporter. Pour mes profs, j’étais dans une phase de déni de l’âge. L’une de ces périodes ou le syndrôme Peter Pan était le plus actifs chez les adolescents pré-adultes.Pour mes parents, j’étais en pleine crise d’adolescence.

Pour ma part, je jugeais que ce que je vivais là était sans doute l’une des meilleures périodes de ma vie, et désirais seulement en profiter un maximum, même si tout cela passait par quelques rapides expériences. Et bien qu’elles aient été de fortunes diverses, je crois pouvoir dire sans mal que je ne m’en suis pas trop mal sorti.

Depuis cette nuit dont je ne garde presque aucun souvenir, je n’ai jamais revu cette fille. Un matin, sans doute au même titre que quelqu’un déciderait de ne boire que son café au lieu de prendre un petit déjeuner copieux, elle a du se dire qu’elle ne retournerait jamais à l’école cette année. Tout le rêve que je m’étais forgé s’était peu à peu déconstruit, comme un texte qu’on analyse, qu’on décortique avant de le laisser tomber et de passer à un autre.

Les saisons s’étaient chargées du plus gros de l’oeuvre pour moi, et des préoccupations d’ordre bien plus terre à terre étaient venu terrasser mes songes estivaux. Je devais avancer, je devais travailler, et je devais le faire bien, faute de quoi je lirai bientôt, autant sur mes appréciations que sur le visage de mes parents l’amer ressentiment de la déception. Dans quelques mois, j’aurai 20 ans. Et encore une fois, le monde ne changerait pas pour moi. Ce matin là, je restai longtemps à regarder par la fenêtre ouverte, après quoi je repensais aux nuages et à la journée maussade qui allait en découler tout en m’habillant. 

 

Douche. Froid. Chauffage qui ne marche pas.Réveil en douceur, alors qu’il devrait être rapide.Marche d’escalier. On les compte par 12, chez moi.

Odeur de café chaud, babines qui enflent à la vue des tranches de brioche qui grillent. Fumée qui s’échappe de la poêle.Sûrement les oeufs au bacon. Ici, on ne fait jamais rien comme tout le monde. Tout seul. Maman a du partir en laissant tout ce chantier.

Télévision : la même connerie passe sur toute les chaînes. De forme différente, certes, mais c’est toujours aussi débilitant. Journal posé sur la table. Tâche sur la première page, qui prouve qu’il a déjà été lu. Ecran vers le malheur. Journal retourné, plus de souci à se faire pour les enfants du Tiers-Monde. On s'appitoie déjà bien assez sur leur sort, qu’est ce que la pitié d’un gamin de 20 ans pourrait leur apporter.

Café terminé, dans l’évier, tartine digéré, table rangée. Sac posé sur le pas de la porte, à côté du porte-manteau. Veste un peu usée, mais toujours utile. En attendant qu’une autre la remplace, elle ferait l’affaire. 

 

Tâche sur le t-shirt. Trop tard. Le chemin est déjà tout tracé. Un seul obstacle me barre la route. Elle porte un ensemble bleu marine, ainsi qu’un jean un peu trop court aux extrémités, qui laisse apparaître le peu de formes qui lui reste, et que l’été n’a pas consumé. Forme spectrale dans l’horizon de cendre, elle apporte un peu de couleur et détonne face au reste de la rue. 

 

- Qu’est ce que tu fais là ? furent mes premiers mots, comme si je ne voulais pas la voir. Comme si je m’attendais à ce qu’elle fasse ce genre d’apparition soudaine et innatendue. Presque providentielle, bien que je doute que le destin ait quelque chose à voir avec  ça. 

- Je m’ennuyais chez moi. Alors je me suis dit que le lycée, ce serait pas mal pour passer le temps. 

- Tu suis tes cours à la carte, maintenant ? 

- Je choisis de vivre comme je l’entends, et c’est pas un prof ou un bulletin de notes qui va me donner des leçons.De toute façon, j’ai un assez bon niveau pour me permettre de louper le premier mois. Ils ne font rien d’autre que répéter tout depuis le début pour que ceux qui ont été largués en mai puissent rattraper leur retard. 

- On dirait des discours de cinéma. Ceux d’une jeune rebelle qui veut s’affranchir de la société. On dirait presque du Hugo, avec quelques décénnies de différence. 

- C’est marrant que tu dises ça. Comme dans un film. Tu aimes le cinéma ? 

- Oui, je l’aime beaucoup plus qu’il ne m’aime en fin de compte. Vu les navets que les producteurs osent nous proposer ces derniers temps. 

- J’ai bien aimé Requiem For a Dream. 

- C’était déjà il y a quelques temps. 

- Oh, alors t’es un de ces types super hypes qui suivent tous les films du moment, et l’actualité de ceux qui ne sont même pas encore tournés. 

- Disons que j’aime bien avoir ce genre de conversation, et que face aux autres, je suis souvent celui qui connaît le plus de choses. Ca me réconforte, en quelque sorte.

- Tu veux qu’on fasse le chemin ensemble ? Ce serait comme une sorte de road-trip : un peu de musique sur mon i-pod, nos pas qui s’accordent sur le rythme... Pas de dialogues, juste quelques mouvements. Le rire, ça réchauffe. 

- Ce serait... comme une scène de film ? 

- Ouais, mais un film plutôt indépendant, qui se prend pas la tête, tu vois. 

 

 

Et elle est revenue, comme ça. Comme le personnage d’une série dont la moitié du scénario a été effacé, et qui revient après avoir conclu un deal de plusieurs millions avec des producteurs plus prévoyants que véritablement généreux.

On s’est alors mis à avoir une obsession commune : nos vies étaient fragmentées, elles formaient de petites images inertes qui, une fois assemblées, donnaient de l’émotion et de la gaieté à nos coeurs encore innocents. Nous étions des acteurs, des personnages sur pellicule, qui se déroulait aussi lentement que se formaient les âges de la vie. Nous vivions nos journées en 60 images par secondes, et étudiions nos rêves en technicolor. Champ, contrechamp : nous définissions nos plans jour après jour, écrivions nos lignes de texte et les imprimions dans notre mémoire. Et nul doute que celle qui signifiait je t’aime se cachait déjà entre les lignes et n’allait pas tarder à faire surface. 

 

RB

Le 10/09/2012

 

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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 00:50

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C’était comme une petite mort. Une mort agréable, qui vous prend dans les bars comme on étoufferait un nourrisson malade de ses bras tendres et maternels. Au dehors, on entendait Hangover de Taio Cruz. Coïncidence ? Je ne crois pas. Cette petite mort est arrivée très vite, aussi subrepticement qu’un éclair de malice dans les yeux d’un chat, ou qu’on souffle de vent sur un corps trop hardi par sa chaleur incandescente. Peut être que j’en fais trop, mais c’est comme ça qu’il faut penser : toujours plus, toujours plus vite, pour ne jamais se laisser dépasser par les choses de la vie. Les choses qu’a 19 ans on ne connaît pas encore, que l’on tâtonne du bout du doigt comme l’enfant apeuré que l’on est encore. Je me souviens que cette petite mort fut précédée d’une longue discussion.

 

Elle m’a appris tout ce qu’il y avait à savoir sur elle. Ses parents avaient divorcé mais elle s’en foutait, elle préférait ça plutôt qu’ils s’entretuent. Elle aimait Balzac, écoutait souvent du Crosby Still Nash and Young, se parfumait au gré de ses envies (en ce moment, c’était Cacharel). Elle rêvait d’aventures, de voyages, d’être né dans un corps plus beau, de se faire une réputation un peu meilleure que ce qu’elle n’était –« parce que quoi qu’on en dise, le regard des autres compte toujours un peu, tu vois ? »-, elle aimait l’été autant que l’hiver, le soleil cuisant autant que la neige qui l’emplissait souvent d’une mélancolie qu’elle aurait bien voulu cacher tout au fond de son coffre à secrets. Elle aimait le cinéma de Woody Allen, parce qu’il « mettait toujours les femmes en valeur », et aussi les vieux films d’horreur, « parce que c’est vraiment les meilleurs, y’a pas à dire ». Elle n’avait eu que quelques expériences avec des garçons, toutes soldées par des échecs plutôt cuisants, parce qu’elle avait refusée là ou, pour eux, elle aurait du dire oui.

 

Au lieu de la prendre en pitié, je l’admirais un peu plus, je voyais son souffle qui partait en fumée par le froid qui entrait par la fenêtre : nous étions au moment de la nuit le plus sombre, le plus fatidique, et aussi le plus imprévisible. Je sentais comme une adrénaline me parcourir tout le corps : était-ce le fait de braver les interdits et les conventions de l’ado qui reste bien sagement dans sa chambre qui me donnait à se point des ailes, ou la Red Bull que j’avais mélangé dans mon verre pour diluer un peu la vodka et atténuer un peu son goût de White Spirit bon marché ? A cet instant, je dois avouer que c’était bien le dernier de mes soucis. Elle me dit plein de choses que je ne retins pas. Et ensuite, elle termina le tout par :


 - Mais je suis sur que tu t’en fous, et que tu vas raconter ça à tes gentils potes qui vont en profiter pour bien se payer ma tête.

 - Non, pas cette fois. Cette fois, ils vont se faire voir.

 - Qu’est ce qui a changé ?

 - Je me suis rendu compte que ce qui compte vraiment, ce n’est pas ce que les autres pensent de toi mais ce que tu veux vraiment. Mon frangin m’a dit un jour qu’à certains moments il faut oublier ce que tu ressens et te souvenir de ce que tu mérites. C’est le truc le plus intelligent qu’il m’ait jamais dit, pour te dire le niveau.

 - Et tu mérites quoi ?

 - D’être honnête avec toi. Et avec moi-même. Même si je suis a moitié bourré, et toi aussi, c’est ce qu’on doit faire, je pense.

 - Personnellement, je trouve ça stupide.

 - Tu trouves beaucoup de choses stupides.

 - C’est vrai. Peut être parce qu’elles le sont, ou peut être parce que je crois qu’elles le sont. Après tout, qu’est ce qu’on s’en fout !

 - Rob ? Tu fous quoi ? On t’attend, nous, ils sont en train de battre le record au kilo de gerbe !

 - Fous-moi la paix, Clem ! J’arrive !

 - Qu’est ce que tu fous dans la salle… Oh. Bon, ok, grouille-toi ou on va se faire laminer.

 - A sa place, je n’aimerais pas perdre à cause d’un pochtron qui s’est perdu dans une salle de bain avec une fille qu’il ne connait même pas.

 - Je te connais un peu plus maintenant, tu ne crois pas ?


Nous étions encore sonnés, mais l’air du dehors venait nous ramener par moments à la réalité, diffusant sur nos papilles les embruns salés de la tequila Paf que nous avions bu de concert. Je n’avais qu’une seule envie, c’était de fixer ce moment, d’arrêter mon existence là, sur le papier glacé d’un polaroïd dont je pourrais me souvenir à loisir. De la voir passer la main dans ses cheveux pour ramener les échappés derrière son oreille droite. D’observer ses yeux félins et hagards briller dans la nuit, tels des rois déchus, descendant du piédestal de leur estime toute relative. Pourquoi étais-je si stupide ? Pourquoi voulais je construire du plein sur du vide ? ON mettrait ça sur le conte de la jeunesse qu’on n’aurait pas totalement tort.

 

A moins que ce ne soit un mélange mal passé. Peu importe d’où provenait le malaise, le fait est qu’il était là, bien présent, dans chaque regard et dans chaque geste incertain. Dans chaque parole ou l’on se dit qu’on aurait du garder ça pour nous et que les choses auraient pu tourner autrement si on n’avait pas interprété les paroles de l’autre d’une façon que l’on ignorait encore. Nous étions de vulgaires pelotes de laine, emmêlées dans les peurs et les illusions d’une modernité qui nous effrayait. Alors chacun déliait la pelote de l’autre, trouvait des fils plus beaux qu’il ne se les était imaginé alors, se souvenait que certains de ses propres fils étaient identiques. Et, dans le chaos indescriptibles des dizaines de mètres de fils partagés, une nouvelle pelote se tissait peu à peu, s’enroulait parmi les conversations, les rires et les approbations. Sur cette pelote, une étiquette, écrite à la main, encore hésitante, inscrivait « NOUS ».

 

Pour qu’on s’en souvienne, pour qu’on puisse compter dessus un jour, une heure, un instant. Un souffle. Le sien n’exprimait pas de la lassitude, plutôt de l’impatience. Une impatience que je ne connaissais pas encore. Elle a voulu que je lui déroule ma pelote. Alors c’est ce que j’ai fait : elle me tenait moins chaud, et je me sentais un peu vide après. Mais ce vide faisait étrangement du bien.

 

On a pas eu le temps de discuter longtemps. La petite mort est venue comme ça, sans crier gare, tel un fou qui vous fonce dessus dans la rue et vous pousse violemment hors du trottoir, pour vous confronter aux dangers et aux hostilités de la jungle urbaine. On s’est rapprochés, attirés l’un par l’autre par une force invisible. On a voulu se toucher, pour savoir ou était l’autre. Elle s’est cognée, j’ai ri. Elle me l’a reproché. Elle est sortie de la baignoire, encore à moitié stone. On a collé nos têtes l’une contre l’autre, et j’ai pu sentir son souffle, rempli d’ivresse et de désir. C’est à ce moment là, à ce moment précis, que je suis mort. Je ne saurais dire ce que ça m’a fait, mais je n’ai vu aucune lumière blanche, aucun dieu n’est venu pour me tendre la main. Pourtant, cliniquement, je suis bel et bien mort, et ce pour une raison toute simple.

 

Lorsque nos lèvres se sont touchées, mon cœur s’est arrêté de battre. 

 

 

 

RB

Le 11/07/2012

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 17:34

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Il disparut comme une illusion lorsque les yeux de Demius se remplirent de la colère qui les avaient tant de fois consumés. Cette colère qui faisait peur même à la plus perfide créature de l’univers. Tout cela n’avait rien de normal.

Il n’est pas si fort que nous le pensions ! Dracula n’est qu’un personnage, une créature de fiction perdue dans les pages d’un livre, murmura t’il à Relinka alors qu’ils étaient cachés derrière un pan de la rambarde de l’escalier. J’ai déjà eu affaire à ce type de créature : il n’a rien du véritable roi des vampires, c’est un changelin. Il peut se transformer en tout ce qu’il désire. De quoi as-tu le plus peur, Relinka ? demanda t’il patiemment.

 -         - Des… insectes.

         - Une femme si forte que toi aurait donc peur de si petites créatures ?

        - Lorsque j’était petite, un étrange pouvoir m’avait été donné : je pouvais faire se décupler leur taille et leur force, sans même le vouloir. Ils me murmuraient des choses que je ne pouvais ignorer. Un jour, tout cela a disparu, mais ma phobie n’a jamais vraiment cessé.

      - Alors méfie toi de tout ce qui pourrait avoir des pattes et les caractéristiques d’un insecte, ce sera notre ennemi.

            - Et toi, qu’est ce qui t’effraie 

            -   Je…

        - CECI, peut être ! cria une voix venue du fond des cavernes les plus profondes.


Il se tenait à présent à quelques mètres d’eux, prêt à tout pour mettre fin à leur quête. Au début, Relinka resta perplexe. Puis, lorsqu’elle vit la terreur s’insinuer dans les yeux de son compagnon de voyage, elle ne put s’empêcher de penser que sa première intuition avait été la bonne. Pourtant, elle ne sut discerner la fiction de la réalité, la vérité de l’illusion.


Père ! dit-elle, alors qu’Aerendel les regardait avec un regard empli de reproches.

 - Relinka, ce n’est pas lui, c’est le changelin.

 - C’est faux, Relinka. Je suis venu te chercher ! dit le viel homme, qui semblait souffrant. Je vais bientôt m’éteindre, j’ai besoin de toi à mes côtés une dernière fois !

 - Mon père ne parlerait jamais comme ça, il n’a jamais eu besoin de personne et il est plus fort que tous les membres du Conseil réuni. Quoi que vous soyez, sortez de votre illusion et montrez donc votre vraie nature, si vous avez le courage de nous affronter !

  - Le changelin n’a pas de vraie forme, il ne retrouve son aspect de naissance que lorsqu’il est terrassé.

 - Alors c’est ce que nous allons faire. Pouvons-nous le combattre ?

 

Soudain, une violente tempête intérieure éclata. De sombres nuages grondèrent au dessus d’un ciel artificiel, et un effroyable vent glacial se leva. Demius et Relinka tentèrent de résister, mais ils se retrouvèrent ensuite dépassés, en plein milieu d’une violente tempête. Lorsque les feux du ciel traversèrent le plafond orné de parures gothiques et sombres, ils virent que le point faible de la créature allait être difficile à apporter.

 

Des miroirs. Des dizaines de miroirs ou le changelin pourrait se perdre. Il n’a peur que de sa propre forme, car il se voit tel qu’il est vraiment. Il faut…

 

 

Demius arrêta net sa course contre le temps lorsqu’une longue lame en acier lui transperça la poitrine de part en part. Puis ce fut comme de violentes piques lorsque des aiguilles vinrent lui transpercer les jambes, les bras, comme pour le crucifier alors qu’il n’était attaché qu’au souffle brutal d’un vent noir et fourbe.

 

- Comment donc pouvons nous apporter des miroirs ici, ce lieu semble imperméable à tout pouvoir ! Nous ne pouvons pas utiliser nos capacités.

 - Pas toutes. Nous pouvons nettoyer. La poussière peut cacher bien des choses.

 - NOOOON, fit le changelin, alors qu’il s’attaquait désormais à la jeune fille, en lui transperçant le bas ventre.

 

Alors qu’ils couraient en ouvrant violemment tous les rideaux du long corridor, ils ne pouvaient échapper à ces lames meurtrières qui les poursuivaient comme des missiles guidés par un étrange goût du sang et du pouvoir. Peu à peu, ils firent disparaître la poussière dans un maelstrom puissant, en dirigeant la tempête vers le sol, les murs, alors que de sombres boules de saletés s’accumulaient dans un vortex et un chaos indescriptible. Le sol fut bientôt si propre qu’on pouvait s’y voir dedans, mais le changelin ne semblait pas vouloir s’y mesurer. Alors qu’ils souffraient terriblement de leurs blessures, les longs rideaux qu’ils avaient ouvert à la volée se refermèrent tous violemment, et lorsque l’obscurité redevint quasi-totale, ils entendirent comme un rire, un rire glaçant et terrifiant qui était venu percer le silence. Ils restèrent assis l’un à côté de l’autre pendant un long moment, jusqu'à ce que Demius plonge son regard dans celui de Relinka, et ne lui assène un coup de son long poignard dans la poitrine. Elle vit alors qu’il n’était plus lui-même, et que la créature avait pris sa forme pour semer le trouble dans les esprits. Alors qu’elle se fit violence pour éviter de hurler et contenir sa douleur, elle lui arracha le long couteau des mains et pointa son reflet droit sur lui, tout en ouvrant un rideau d’un geste de la main, un geste qui lui avait couté le dernier reste d’énergie dont elle disposait, pour lutter contre la pouvoir de ce manoir sans fin. Lorsque le faux Demius vit sa véritable nature dans l’image que lui renvoyait le couteau, un souffle glacé le quitta et se dissipa peu à peu, tandis que les bougies fixées au mur se rallumaient peu à peu. Le manoir n’était plus tourmenté, du moins pour le moment.

 

- Ce n’est… ce n’est pas suffisant, murmura Demius alors que la douleur provoquée par ses blessures le rongeaient. Il reviendra. Nous devons partir… au plus vite ! fit-il remarquer, dans un ultime effort qui lui coûta un soupir.

 - La magie refonctionne. Je peux réparer nos blessures, mais ce ne sera que temporaire, là aussi. Nous devrons aller voir un guérisseur.

 - Nous irons dès que nous aurons traversé ces terres de cauchemard. Le changelin n’en aura jamais assez. Il nous fera souffrir et s’en réjouira jusqu'à ce que nous ayons poussé notre dernier cri de terreur.


De ses mains jeunes et habiles, Relinka tenta de soigner tous leurs maux. Les plaies s’étaient refermées, mais pas entièrement. Ces soins de fortune ne tiendraient pas longtemps, il faudrait s’enfuir au plus vite.

 

- Allons y, fit Relinka tandis qu’elle aidait l’homme souffrant à se relever.

 Ils se dirigèrent tous deux vers le fond du long couloir, sans vie, sans souffle, sans âme. Sans fin. Le manoir lui-même était un piège, et ils allaient bientôt s’en rendre compte. 

 

http://i56.tinypic.com/2n8c120.jpg

A suivre...

RB 

Le 08/07/2012

 

 

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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 01:20

Aujourd'hui, je voudrais rendre hommage à un faiseur de mondes, à un magicien de l'imaginaire qui nous a quitté il y a quelques heures à peine.

Il est parfois des livres qui changent notre vision sur les choses et le monde qui nous entoure.

Pour moi, c'est "Fahrenheit 451" qui aura amorcé mon goût pour la lecture, pour l'écriture, pour la magie de la littérature.

Ray Bradbury est devenu un modèle : j'ai dévoré ses bouquins, j'ai tenté de faconner ses mondes dans ma tête, tout comme lui l'avait fait avant ses lecteurs.

J'ai vibré pour son sens aigu sur les choses, pour son talent de la formule et pour son style poétique et populaire. C'est ainsi que j'ai voulu, très modestement, tenter de partager cette passion avec vous, à travers une courte nouvelle écrite spécialement pour l'occasion.

Il était mon auteur préféré, et il le restera tant que ma mémoire ne me fera pas défaut. 

 

 

http://instructors.dwrl.utexas.edu/mitchell/files/images/book%20burning.jpg

 

 

L'écrin du silence

 

 

La pièce est plongée dans l’obscurité. Les murs paraissent avoir oublié leur écho, et l’on entend seulement l’orage gronder par la longue et large fenêtre, laissant par intermittence pénétrer la lumière glaçante et éphémère du tonnerre. La pluie complète la symphonie, mais il règne pourtant un profond silence. Un silence qui fait murmurer les choses, qui s’entrechoquent et se délitent, seuls témoins de leur usure à tout jamais la même. Là, se dressent des dizaines d’étagères. Elles sont hautes, lourdes et tortueuses, et semblent ignorer que personne ne les a touchées depuis des mois.

Une fine couche de poussière s’est inlassablement déjà posée sur leur rebord, qui appelait pourtant à la connaissance et à la délectation. Mais une chose vient briser ce troublant silence. C’est l’étonnant appel de l’encre, du papier et de l’imaginaire, qui, chaque nuit, se réveille comme un fantôme endormi, qui ne pourrait jamais quitter l’endroit qu’il hante. Ce qui hantait cet endroit, ce n’était rien d’autre que des siècles d’histoires. Tandis que Tom Sawyer  courait dans le long couloir central, le capitaine Nemo se préparait à reprendre la mer en écoutant la pluie tomber. Ils n’étaient pas vraiment là.

La bibliothèque était plongée dans l’ombre, l’ombre du vide et de l’absence. L’ombre des télévisions qui avaient remplacé toute forme de plaisir pour une jeunesse plus radicale que jamais et emplie de désillusions. Un craquement. Bref. La sarabande des mots s’immobilisa pour accueillir dignement leur nouvel hôte. Cela faisait tellement longtemps qu’ils attendaient ce moment.

Ils virent deux garçons, pas plus haut que leur âge, semble t’il encore bien innocent, se diriger vers eux, encore effrayés par ce qu’ils étaient en train de faire. Soudain, dans l’espace régnait une odeur d’interdit. On entendit le bois du plancher craquer sous les pas du premier, alors que le second était tout derrière, certainement en train de surveiller qu’ils soient bien seuls.   

      - Chut », fit le plus grand. Il était fin et élancé, n’avait pour signe distinctif que de minuscules tâches de rousseur sur le visage, comme des pétales d’une rose pas encore arrivée à maturité. « Tu vas nous faire repérer, fais moins de bruit », continua t’il en chuchotant.

     - Désolé », fit le plus jeune. Il avait encore des formes enfantines, était plus potelé que son compagnon, et portait sur son visage et sa manière de se déplacer tous les fruits de sa maladresse de jeunesse.


Ils étaient somme toute assez ordinaires dans leur manière de marcher, mais les livres virent tout de suite que quelque chose en eux était différent. Ils avaient une sorte de lueur dans leurs yeux remplis de malice : celles qu’on les enfants curieux de découvrir le monde. Et quoi de mieux pour s’immerger dans les milliers de mondes que peuvent compter ces soldats de l’imaginaire que sont les livres, qu’une bibliothèque, un soir de pluie ou personne ne viendrait jamais ?

Les héros oubliés se préparaient déjà à leur nouvelle heure de gloire, sarabande de plaisirs et de mains posées sur leur corps flétri et jauni. Ce soir, ce serait la fête pour certains d’entre eux. Restait seulement à savoir lesquels.


        - Thomas, allume la lampe, là. »


On entendit le cliquetis d’un bouton, et automatiquement, la fine lumière d’une ampoule venait percer les ténèbres. Ils étaient comme des insectes, des insectes à échelle humaine, qui cherchaient une source de chaleur. Mais celle-ci ne viendrait aucunement de la lumière. Elle viendrait de ce qu’ils allaient faire grâce à elle.

 

        - Alors, quelle histoire vais-je choisir aujourd’hui ? fit le plus grand

        - Papa dit qu’on n’a pas le droit de venir ici après l’heure de fermeture. Il dit que c’est interdit.

      - Oh, la barbe. Si on écoutait tous ceux qui nous interdisaient de faire des choses, nous ne serions plus que des pantins destinés à gober des campagnes publicitaires immondes affichées sur les murs de nos villes en dix fois plus grandes que nous ne l’aurions jamais cru.

          - Oui, mais…

         - Pas de « mais », Thomas. Tu ne sais pas la chance que nous avons que papa soit le dirigeant de cette bibliothèque. Il ne s’apercevra même pas qu’on a chipé les clefs dans son manteau, il sera bien trop occupé à regarder son stupide match.


La lueur de ses yeux s’illumina encore un peu plus lorsqu’il trouva un gros volume, relié et usé, au milieu de tous ceux qui ne demandaient qu’à être choisis.


             -  Tiens, je ne l’avais jamais vu celui là. « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury. « 451 degrés Fahrenheit est la température à laquelle un livre brûle et se consume ». Ca m’a l’air pas mal du tout. Je crois que je vais prendre celui là. Et toi, tu as choisi quoi ?

           - Les montagnes hallucinées, de H.P Lovecraft.

        - Ouhla, c’est bien trop sombre pour toi. Je n’ai pas envie de me réveiller en pleine nuit pour te changer tes draps. Tiens, prends plutôt celui là.


Et il lui tendit « Le tour du monde en 80 jours », de Jules Verne.


             - Encore lui ? J’en ai marre, on ne lit que de ça à l’école !      

         - Tu préfères un livre de coloriage ? Verne est très bien, il stimule l’imagination.

 

 

Ils s’installèrent, comme deux clandestins de la culture, deux fugitifs de la société de consommation, deux amoureux de la magie du son des pages que l’on tourne. Inlassablement.  Jusqu'à ce que l’on en ait extrait la dernière exquise goûte de délectation. Cette nuit là, leur visage s’anima. S’émerveilla. Se renfrogna. Se grima.

Peter pénétra dans le monde de Montag, ce policier, qui, comme lui, lisait des livres alors qu’on le lui avait interdit. Il passa du statut de pompier, de brûleur de culture, à celui de penseur acharné et fugitif, preuve que la révolte nait de l’envie. Preuve que la destruction n’a pour seule conséquence que la renaissance, et qu’a chaque cycle qui se termine, un autre commence. Depuis la nuit des temps. Thomas, quand à lui, riait des farces et des aventures de Phileas Fogg et de son compagnon de fortune, Passe-partout. Il vagabondait du club du milliardaire, jusqu’aux endroits les plus fantasmagoriques nés de l’imagination fertile et géniale d’un amoureux intemporel de la littérature et de l’aventure.

Leur bouche s’ouvrit en grand, ils partagèrent quelques citations, des mots volés dans le silence d’une nuit d’orage. La magie opérait, depuis des années, depuis des décennies. Leur papier vieillissait, mais leur fascinante épopée demeurait à l’épreuve du temps. Les autres, ceux qui n’avaient pas été choisis, résistaient jalousement à se jeter dans les bras des deux garçons en criait à leur tour « Choisis moi, plutôt que lui ! Je suis meilleur ! ». Ils demeuraient immobiles, se remémorant tous les autres, ceux qui les avaient tenus entre leurs mains. Leurs yeux se fatiguèrent, ils tombèrent presque d’épuisement mais ne renoncèrent que lorsque la lumière artificielle commença à vaciller. Ils relevèrent la tête vers la fenêtre. Dehors, l’aube commençait à peine à recouvrir de sa lumière les nuages orageux.

 

          - Je crois qu’on ferait mieux de rentrer », dit Peter en reposant le livre à sa place, en prenant bien soin de corner la page ou il s’était brusquement arrêté. « Papa va s’apercevoir de notre absence. »

 

 

    Ils se hâtèrent à parcourir le chemin qui les séparait de chez eux, et se couchèrent en silence cette nuit là, comme ils en avaient l’habitude. En reposant les clefs dans la poche de la veste de son père, pendue au porte-manteau de l’entrée, Peter eut l’impression de s’enlever d’un poids, celui de son escapade de défiance et de plaisir assouvi. Ils prirent bien soin de se glisser dans les draps sans les faire rugir, sans frissonner comme s’ils venaient d’entrer à l’intérieur. Puis, ce fut à nouveau le néant. 

 


            - Peter ? » finit par chuchoter Thomas.

            - Oui ?

            - On y reviendra, demain soir, dis ? 

            - On pourra y revenir autant de fois que tu le voudras. Tu pourras même y aller tout seul si tu veux.

             - Non, c’est mieux avec toi. C’était chouette. Pour toi aussi ? 

             - Ouais, Thom’. Pour moi aussi.


Cette nuit là, il vit tous ces grands auteurs, tous ces livres danser dans les flammes. Et il s’imagina l’horreur de ce monde s’il était dénué de cette bénédiction qu’était l’art de raconter des histoires. Leur magie était cependant toute relative. Ce qui les rendait si exceptionnel, c’était le contexte dans lequel ils étaient lus. Et tout au fond de lui-même, Peter espérait que le non respect des règles allait lui apporter autant de plaisir dans la vie que ce qu’il en avait eu en ne pas respectant celle-ci. Demain était déjà aujourd’hui, l’aube ne cessait plus de s’imposer. Mais peu lui importait désormais.

C’était cette folie qui le tiraillait et le fascinait au plus profond de lui-même. Celle qu’il y a précisément dans tous les bons livres qui restent coincés sur les étagères d’une génération perdue : la passion. 

 

 

« Les livres n'étaient qu'un des nombreux types de réceptacle destinés à conserver ce que nous avions peur d'oublier. Ils n'ont absolument rien de magique. Il n'y a de magie que dans ce qu'ils disent, dans la façon dont ils cousent les pièces et les morceaux de l'univers pour nous en faire un vêtement ». Ray Bradbury

 

 

R.B

Le 07/06/2012

 

 

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 23:27

Une instant parmi d'autres, une maladie parmi d'autres, dont j'avais envie de parler. Parce que les hasards de nos vies nous correspondent, même quand la mémoire nous fait défaut. 

 

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Le bal des noctambules.


Ou suis-je ? Quelle heure est-il ? J’ouvre les yeux sans vraiment me rendre compte qu’ils le sont déjà à moitié. Je m’éveille, comme si je sortais d’un rêve que j’avais longtemps confondu avec la réalité. Un rêve ou je n’étais pas moi-même, ou je vivais une autre existence que celle que je croyais avoir toujours vécue. Lorsque je perçois à nouveau ma présence dans la pièce, emmitouflé au milieu de ces draps comme un animal apeuré, je sens à nouveau l’air froid qui entre par la fenêtre ouverte. Un songe. Rien de plus. Ou l’on ne sait plus vraiment qui l’on est, ou l’on ne voit pas les visages de nos amis, mais on sent quand même que l’on est en terrain connu. Un rêve se mélange tellement bien avec la réalité qu’il arrive qu’il devienne parfois un souvenir. Que vous croyez avoir vécu , qui semble réel sans l’être vraiment. Mais un songe qui n’a sans doute jamais de fin, puisqu’il en reste quelques bribes que l’on a ramené de l’autre côté : la brume qui perce la lumière du lampadaire, là, dehors. L’odeur de vide et de sueur qui emplit la pièce. Le calme serein d’une respiration, aussi infime que le tic-tac lancinant d’un réveil qui poignarde le silence de la nuit. Quelques mouvements : des bras et des jambes qui bougent et courent alors qu’ils sont immobiles. Le bruit du dossier du lit qui craque, alors qu’ailleurs il aurait pu être un plancher sur lequel on aurait doucement posé le pied pour ne réveiller personne. Je regarde vers le plafond blanc et nu. Rien n’a l’air de bouger, tout à l’air calme. Tout est si paisible, comme le serait un lever de soleil sur le monde de l’aube par un matin de printemps. J’ai encore peur des monstres sous mon lit. Demain, je dirais à maman qu’elle laisse la veilleuse allumée. Demain, peut être, je dormirais ailleurs, je n’arrive pas à me faire au silence accablant de cette chambre. Comme un calme olympien avant une tempête digne d’un châtiment divin. Mes yeux se ferment, certains que demain toute cette agitation de néant aura disparu, que cette heure creuse ou tout luit va partir pour laisser place à la lumière. Je m’abandonne à Morphée, qui, à nouveau, m’accueille tendrement.

 

Tu tombes brusquement du lit, et un sursaut te prend, alors que des perles de sueur te courent le long de l’échine, invisibles à ta terreur soudaine. Tu n’es plus dans l’endroit que tu voudrais être le tien. Le duvet est enroulé autour de tes jambes, mais tu sens la vieille odeur de poussière qui s’est infiltrée dans la moquette. Tu ne sais plus qui tu es, tu ne sais plus si tu vis encore ou non. Jusqu'à ce que ton corps lourd heurte le sol, cette fraction de seconde te paraît comme une éternité. Alors, ton cœur bat la chamade, tu réalises l’état dans lequel tu es, et tu reprends à nouveau confiance en toi. La pièce est vide, tout n’est que ténèbres. Alors tu te relèves, le palpitant encore fragile, les jambes encore flageolantes. Ou étais tu il y a deux minutes ? Dans un océan de nuages ? Au dessus des plus hautes sphères ou dans les profondeurs les plus abyssales de l’océan de tes terreurs ? Marchais-tu sur un sentier dont tu ignorais ou il te mènerait ? Oui, sans doute. Mais peu importe désormais. Ton ultime objectif, c’est d’y retourner. A moins que… à moins que tu ne rêves que tu sois tombé de ton lit. Les murs bougent. La pièce reprend la forme qu’elle a toujours eue. Le son t’envahit, comme un nourrisson qui sort du ventre de sa mère et entends ce vacarme assourdissant pour la première fois. Qui est tu réellement ? Tu l’ignores désormais, mais tu sens les vapeurs d’alcool te troubler l’esprit. Tu es par terre, immobile, comme sonné, et tu sais que le verre qui est par terre était le tien. C’était le verre de trop. Autour de toi, les regards se fixent quand d’autres convergents. Pendant un infime instant, tu es le centre de l’attraction. Une simple boite de nuit, un samedi soir, ou peut être un vendredi. Trou noir. Tout est flou, tu laisse les ténèbres de l’ivresse t’envahir. Ce soir, il n’y a pas de lendemains.


Il se penche un instant vers la fenêtre au dehors. Il croit avoir entendu quelque chose. Mais ce n’était qu’un chat qui miaulait dans la ruelle. Lorsqu’il est de retour, et qu’il tourne à nouveau la tête vers sa femme, il ne sait plus de quoi ils étaient en train de parler. Il est tard. L’encens posé sur l’étagère s’est presque entièrement consumé, mais son odeur ne s’est pas dissipée. Elle lui trouble l’esprit. Elena se tourne vers lui, lui tapote l’épaule alors qu’elle voit qu’il semble ailleurs. Il a réellement eu un moment d’absence, et alors qu’il en rit, il voit la colère dans les yeux de sa femme, qui se lève et s’en va. Pourquoi n’a-t-il pas réagi plus tôt ? A quoi était-il en train de penser ? A ce qu’il allait faire demain ? A la manière dont il allait lui raconter comment sa journée s’était passée ? C’était le même rituel tout les soirs, et pourtant tout semblait à chaque fois différent. C’est fou ce que la routine ne ressemble pas à ce qu’elle est lorsqu’on est pendu aux lèvres de quelqu’un goutant tout ses mots comme un festin, enivrés par les sons qui sortent de ses lèvres comme par un bon vin. Demain, ou peut être tout à l’heure, il ira sans doute s’excuser auprès d’elle. Comme il le fait toujours, et bien qu’il ne sache pas pourquoi. Il fallait attendre, il n’y avait que ça à faire. Attendre que tout redevienne comme avant.

 

Nous nous regardons dans le miroir, nous les sens de cet homme, remplis de larmes. Nous bougeons très vite, nous sentons la chaleur d’une angoisse inconnue. Nous sentons l’odeur de la peau dans la salle de bain, l’odeur du shampoing à la cannelle et du gel douche à la framboise. Nous touchons le rebord du lavabo, avachis que nous sommes par ces bras fragiles qui nous portent. Nous frissonnons alors que l’hiver s’annonce toujours plus rude : la nuit est déjà bien commencée, et dans quelques heures une nouvelle aube viendra. Nous n’avons pas choisi de subir l’affront de cette insomnie. Nous n’arrivons plus à suivre le rythme de son corps, ni de son cerveau. Nous sommes déréglés, comme déboussolés. Nous avons semble t’il perdus le nord, et nous désespérons d’un jour le retrouver. Mais ce n’est que passager. Tout cela est une décision qui ne nous appartient pas, elle appartient au destin.

 

Vous savez que vous devez vous souvenir de quelque chose, mais vous ne savez pas quoi. Vous avez oublié la fraîcheur de l’herbe sous vos pas. Vous avez oublié son sourire, mais vous savez encore que vous l’avez oublié. Et c’est peut être ce qui vous fait le plus souffrir.

 

Ils sont venus le voir, comme tous les dimanches. Ils font à nouveau les présentations.

Vous les verriez, vous ne le croiriez pas.

Nous ne connaissons pas ces visages, nous avons peur.

Il apprend que ce sont ses enfants, et un sourire illumine instantanément son visage.

Tu te souviens, papa ?

Demain, j’aurais tout oublié ; demain tout recommencera ; demain peut être l’on m’aidera à différencier le rêve de la réalité. Je ne sais plus qui croire, tout est comme flou dans ma tête, plus aucun visage ne m’est familier. Je redécouvre chaque jour l’histoire de ma vie, comme un enfant encore innocent et émerveillé par le conte qu’on lui racontait pour le border. Mais je ne suis qu’un pensionnaire de plus, un pensionnaire dont la mémoire se délite petit à petit, comme les morceaux d’un gigantesque puzzle que l’on retire un à un, avant de les ranger dans une boîte que l’on cache à tout jamais.

 

« Je voudrais perdre la mémoire, pour ne plus changer de trottoir quand je croise mes souvenirs. » Georges Moustaki.

 

 

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R.B

Le 05/06/2012


 



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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 10:56

 

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On a crié, on a pleuré, on a ri et on a brisé

Malgré tout, nos différents à travers les hivers ont cessé

Nos espoirs ont grandi, nos têtes se sont remplies de certitudes

Mais nous gardons dans chaque geste un peu de ses habitudes


Si nous aimons les histoires c’est parce qu’elle nous les racontait

Et que nous attendions le soir quand, de sa voix, elle nous berçait

Dans un sourire, dans une étreinte, dans un élan ou l’on perçoit

Toute l’étendue de sa crainte et de sa fierté ici-bas


Elle vacille bien parfois, mais toujours l’espoir la relève

Elle représente pour nous la  preuve que l’amour n’est pas un rêve

L’enfance est partie désormais, mais il reste toujours une trace

Et sa main rouge sur nos joues, jamais vraiment ne s’efface


Elle sait que nous voulions tous vivre, que nous l’avons vite évincée

Pour profiter d’une jeunesse qu’elle a, quelque part, égaré

Et tout au fond de sa mémoire, il reste encore le cordon

Celui qui est gravé dans sa chair, qui correspond à un prénom


La vie ne tient qu’a un seul fil, et c’est elle qui l’a tissé

Qui l’a coupé, qui l’a chéri, et qui l’a laissé s’en aller

Et je vois dans ses yeux humides  l’ampleur des mots sur ses lèvres

Elle voudrait garder l’enfance, pour que jamais rien ne s’achève


Mais le temps passe et les horloges de ma mémoire ont oublié

L’émotion de ces yeux d’amour, lorsque sur moi elle les posait

Ce regard que personne au monde ne pourra venir ébranler

Celui qui est aujourd’hui le nôtre pour ce petit être bercé


Ces milliers de jeunes visages qui oublient pourtant bien souvent

Que son amour est à l’épreuve de la lente érosion du temps

Et que s’ils peuvent encore aimer, et être fier d’être vivants

C’est grâce à l’être qu’ils ont, un jour, décidé d’appeler maman

 

 

R.B

Le 03/06/2012


 

 

 

Bonne fête à toutes les mamans ! 

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 16:26

Qu'est il donc arrivé à Ludmila, cet enfant qui a du être arrachée à sa vie, et fuir loin de tout ce qu'elle a connu ? Comment est-elle devenu cet être légendaire qui fait peur aux plus effrayantes créatures ? Venez le découvrir dans la conclusion de l'étonnnante et tragique histoire de Baba Yaga. 

 

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Baba Yaga- Dernière Partie

 

Ludmila s’approcha de la maison. Pas après pas, elle sentait la pression de son appréhension qui se transformait en terreur. Elle ne savait guère plus que quiconque ou elle se trouvait, ni ce qu’elle allait trouver de l’autre côté du palier de cette étrange bâtisse. Tout paraissait si irréel. Mais une vie entière dans la pauvreté et vous pouviez croire n’importe quoi. Une vie crasseuse et une bonne douche, même dans les bras d’un criminel, paraissait comme un nouveau jardin d’éden à portée de main. Odessa. Son nom : c’était tout ce qu’elle savait de la femme qui habitait ici depuis certainement un bon nombre d’années, à en croire l’aspect quelque peu vétuste des murs qui commençaient à accuser le poids des années. La nature autour était certes confondante de banalité, mais le cercle autour de la clôture semblait bien vide, comme si un sortilège très puissant avait été jeté tout autour pour ne pas que les mauvaises herbes envahissent le semblant de jardin.  L’air ambiant sentait la chaleur, certainement celle d’un chaudron sur le feu. Ou bien était-ce tout autre chose. Soudain, Ludmila se remit à nouveau sur la défensive, comme elle l’avait toujours été dans les 10 longues années qui venaient de s’écouler.


    - Chut, ne fais pas de bruit, veux tu, tu vas réveiller les Snarks ! Ha ha ha ! 

Après avoir émis un rire rauque et impressionnant de noirceur, la vieille femme dont la voix trahissait l’ironie toussa longuement. Son âge devait certainement être plus avancé encore que ne le pensait la jeune fille.

 - Excusez-moi… Les quoi ?

 - C’est une vieille blague, n’y fait pas attention. Il y a bien longtemps que je suis la seule à rire de moi-même ! Personne ne vient plus ici depuis des années. Je n’ai pour seule compagnie que les fées. Ces satanés petites pestes me chapardent tous les précieux objets que je ramasse ici et là.

 - Je… ce n’était pas une bonne idée de venir ici. Je vais m’en aller, fit Ludmila avec appréhension, en faisant bien comprendre à la voix sur laquelle elle n’avait pas encore mis de visage que son ton était quelque peu direct et plutôt antipathique, si ce n’était clairement inhospitalier.

 - Non, attends ! Tu ne vas pas déjà partir. Reste encore un peu.

 


C’est alors qu’une partie de son visage se refléta avec la lumière extérieure. Elle se tenait là, sur le palier de sa maison, l’air étonné. Ses joues étaient creusées par la faim et les hivers rudes. Ses joues et sont front étaient plissés. Des taches de rousseur et de l’éclat de sa jeunesse il ne restait plus que des reliefs, des formes inachevées, comme un tableau impressionniste qui ne révélait sa grandeur que par ses détails mais qui, pris en ensemble, ne formait qu’un incompréhensible amas de vieux symboles perdus. Elle paraissait très étonnée en la voyant, comme si elle n’avait pas vu d’être humain depuis trop longtemps.

 

 

- Tu as les traits de là bas. Toi aussi, on t’a jetée ici parce que tu n’étais pas la bienvenue, c’est bien ça ?

 - Comment savez-vous tout ça, vieille femme ?

 - Mon nom est Odessa. Je suis moins vieille que ce que l’on t’a raconté. Et certainement moins robuste aussi. Mais ça, ce n’est pas à moi d’en juger. Saches que si c’est bien ton cas, alors tu es ici à tout jamais. Tu t’y feras, mais il te faudra plus de force que tu n’en aurais jamais eu dans ton pays. Si tu veux bien rester auprès de moi pour combler ma solitude, je peux t’apprendre à te défendre dans cette jungle. Des nouveaux, il en arrive presque tous les jours. Je sens leur présence, leur hostilité, leur peur aussi. Ils sont comme nous, mais ils réagissent différemment à l’inconnu. Certains n’hésiteraient pas une seconde à te trancher la gorge pour pouvoir se nourrir décemment quelques jours. Tu dois te montrer plus forte qu’eux, plus maligne.

 - Mais vous ne savez rien de moi, vous ne me connaissez pas.

 - Ha ha, fit la vieille. Je n’ai pas besoin de passer 30 ans avec les gens pour les connaître. Même si ça te déplait, je vois clair en toi ; Comment crois tu que j’aurais pu survivre si je n’avais pas certains dons… disons… étranges ?

 - Alors vous êtes…

 - Je suis beaucoup de choses, je porte beaucoup de noms. Je préfère dire que je suis perspicace. La même perspicacité qui en condamne certaines aux bûchers. Les temps sont rudes. Nous devons nous défendre contre l’inconnu avec toutes les forces dont nous disposons. Vois-tu, le monde est en train de changer. Je le vois dans les arbres, je le sens dans le vent, je le ressens dans la terre. Toi aussi, tu devras t’y faire. Mais seule, désarmée, aussi jeune que tu l’es, tu n’y parviendras jamais.

 - Je compte bien sortir d’ici.

- Oh, mais ce n’est pas un choix que tu dois faire ou pas. Si tu veux vraiment quitter cet endroit, alors je peux bien te tuer. Mais si tu ne veux pas mourir par une main inconnue, alors tu devras patienter jusqu'à ce que ce soit celle de la mort qui vienne te prendre. Ne comprends tu pas ? Tu es condamnée, comme moi. Ils nous ont mis ici, à l’abri de leur belle société, car nous sommes hors du commun. Nous étions normales autrefois, mais le temps nous aura changées. Vois donc la vérité en face. Affronte là, au lieu de la fuir. Prends le temps de réfléchir à tout ça. Et lorsque tu te sens prête, reviens me voir et je t’enseignerais des choses.

 


Ludmila, qui ne croyait pas du tout au pouvoir de celle qu’elle considérait désormais clairement comme une vieille sorcière, s’enfuit en courant vers la forêt sombre et secrète. Là, elle lutta pendant des jours contre ses convictions, contre ses peurs. Elle vit dans les ombres des cimes des ennemis qui n’existaient pas, elle crut sa mort venue lorsque le soleil changea de forme, lorsque le ciel prit une autre couleur que celle de la lumière. Elle voulait de toutes ses forces s’en sortir toute seule, mais elle sut lorsqu’elle vit qu’elle n’était plus que l’ombre d’elle-même, lorsque sa ligne de vie parut s’arrêter soudainement, qu’il était tant d’écouter la voix de la raison qui l’avait tant harcelée mais qu’elle n’avait jusque là pas voulu entendre. Alors elle retourna dans cette clairière sombre, se mit de nouveau sur le pas de la porte, et fit ce qu’elle croyait ne jamais avoir à faire : elle passa le pied à l’intérieur de la masure. La vieille était tranquillement assise dans un fauteuil à bascule, face à la cheminée. Elle lui tournait de dos. Pourtant, elle réussit tout de même à percevoir sa présence, alors même qu’elle avait tout fait pour être silencieuse. Sans doute pour se convaincre elle-même.

 

- Je t’attendais. Alors, tu t’es finalement rendu compte de la réalité de cet endroit ?

 - Apprends-moi à vivre seule, à me débrouiller.

- Bien. Pour vivre ici bas, tu dois avoir un but. Quelqu’un à qui tu tiens, un endroit que tu veux retrouver, un sentiment que tu veux posséder. Sache qu’il n’y a presque aucune limite à ce désir. Et plus il sera grand, plus tu auras de chance de rester en vie. Que veux-tu par-dessus tout ?

- Je veux retrouver mes deux sœurs. Je veux qu’elles reviennent auprès de moi, et qu’on forme à nouveau une famille.

- Bien. Normalement, les morts ne revivent pas. Mais comme je te l’ai déjà dit, ici, rien n’est normal. Le seul problème de ta requête, c’est qu’elle prendra du temps. Beaucoup de temps. C’est ce que je te demande en échange. Es tu prête à en sacrifier ?

- Peu importe le temps qu’il faudra, c’est ce que je veux.

- Parfait. Alors bienvenue dans la Forêt des damnés.

 

Des jours passèrent. Des semaines, des mois et même de nombreuses années sans qu’aucune des deux ne se plaignent d’en avoir pris conscience. Petit à petit, elles réunissaient les conditions inscrites sur la liste pour pouvoir accomplir leur besogne. Mais avant tout, Ludmila apprenait à vivre, à se défendre contre les hostiles habitants de cette contrée perdue au milieu du néant qu’elle appelait nulle part. Au fur et à mesure de l’expérience qu’elle gagnait, elle voyait le temps se creuser sur le visage d’Odessa, et elle sut alors qu’il allait lui manquer, et qu’il fallait vite qu’elle trouve une solution. Mais on ne peut rien faire contre une certaine forme de destin, et un jour qu’elle préparait leur prochain objectif, Odessa défaillit, se couchant et fermant les yeux pour la dernière fois. Elles avaient appris à être complices, à se joindre dans leur effort. Même des décennies après avoir été envoyée ici, la vieille ne s’était en rien adaptée au monde, c’était plutôt cette forêt qui avait peu à peu appris à la connaître et à ne pas trop déranger son train de vie. Certainement au prix d’un lourd sacrifice : elle avait été arrachée à sa mère, qui vivait dans une pauvreté et un scandale grandissant. Elle avait grandi en Angleterre. Et un jour, un individu inconnu dont on a jamais su retrouver la trace lui avait enlevé le sein maternel.

 

Cet individu était le plus célèbre tueur en série de l’histoire de l’humanité. Il n’avait pas de nom, mais la bourgeoisie, éclaboussée et fascinée par l’horreur de tant de scandales, avait fini par le surnommer Jack l’éventreur. Depuis tout ce temps, Odessa avait toujours voulu le retrouver et le tuer de ses propres mains. Elle n’avait jamais abandonné, peu importe les obstacles qui se trouvaient sur sa route, car la fatalité lui avait appris à se montrer forte en toutes circonstances.  Finalement, le but de toute une vie s’était éteint dans un souffle, et ses bras demeuraient désespérément inamovibles, reflétant plus que jamais le vide de ses yeux. Ludmila n’eut pas de peine, elle savait que cette heure devait arriver tôt ou tard, mais elle ne s’y était pas préparée pour autant : comment savoir ce qu’il fallait faire pour retrouver ses deux sœurs maintenant que celle qui lui avait tout appris avait disparue dans les méandres de l’âme, emportant avec elle les derniers secrets d’une providentielle résurrection ? Cet état de fait demeurerait à tout jamais, et elle avait vécu plus de chose qu’elle ne l’aurait jamais cru. Elle aussi, inconsciemment, pendant tout ce temps, elle était devenue… perspicace. Plus que quiconque après elle, moins que celle qui le fut bien avant. Et malgré tout, elle trouvait ça d’une confondante étrangeté.

 

 - Voilà la vraie version, la seule version que tout le monde devrait entendre.

 - Mais… vous êtes vraiment une sorcière ? Comment n’êtes vous pas arrivé à faire revenir vos sœurs, dans ce cas là ?

- Je n’ai jamais trouvé quelqu’un d’assez jeune pour cela. Jouer avec la mort n’est pas chose aisée, car elle a tendance à vous prendre plus ce que qu’elle veut bien vous concéder. Jouer avec la vie est bien plus facile, même si elle n’est pas légion à s’aventurer par ici. Mais je suis sûre que si tu te trouves ici en ce moment, c’est précisément parce que tu ne manques à personne.

En un sourire cruel, la vieille détourna le regard vers la porte d’entrée de la maison, qui se referma d’un seul coup, sur les ténèbres de la cupidité, celle d’une femme désespérée, qui ne faisait rien d’autre qu’attendre, et survivre. 

 

http://sarcasticgamer.com/wp/wp-content/uploads/2009/10/jack-the-ripper.jpg

 

 

RB

Le 20/05/2012

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